Dans le cas d’Agnès Grey, récit des expériences malheureuses d’une jeune gouvernante (inspiré du celles d'Anne Brontë), Betty Jay caractérise ainsi cette portée sociale :
« En plus de traiter de l’injustice à laquelle faisaient face les femmes de la classe moyenne, le roman offre une analyse des relations qui structuraient la société victorienne. Les relations entre parents et enfants, patrons et employés, hommes et femmes, comme entre les différentes classes, sont toutes présentes dans le texte. Le roman montre comment les conceptions victoriennes de l’identité sexuelle et des classes imprégnaient tous les aspects de la vie. »
Il montre aussi les difficultés à les surmonter. Agnès Grey échoue en effet à faire prévaloir ses principes religieux de sorte qu'elle s'en remet à des biais ou à des compromis de façon frustrante.
La Locataire de Wildfell Hall, qui relate la fuite, prêtant le flanc au scandale, d’une femme et d'un enfant maltraités par un mari débauché, s’inscrit dans la même démarche :
« Le roman d’Anne Brontë, révèle non seulement que l’individu est assujetti à des idéologies puissantes (…), mais qu’il existe des moyens pour ceux qui en souffrent de transgresser et de résister à ces forces. En mettant en scène les interactions complexes entre le sujet et la société à travers l’expérience conjugale d’une femme, Anne Brontë souligne à quel point les supposés royaumes du désir et de l’intériorité sont aussi intensément politiques. »
La structuration du roman, jouant sur la divulgation d’un journal intime, est détonante en elle-même quand on sait que la sphère publique et la sphère privée étaient nettement séparées à l'époque victorienne.
La Locataire de Wildfell Hall apparaît ainsi comme une opération de « déconstruction » de tous les cloisonnements environnementaux, corporels ou verbaux qui « circonscrivent les attitudes des personnages sous l'influence de l’idéologie dominante, y compris quand elles sont transgressées – en particulier à travers les efforts d’Helen Huntington de se libérer de la tyrannie patriarcale ».
L’œuvre poétique d'Anne Brontë a été aussi réévaluée ces dernières années. Typique de l'époque victorienne pour une femme, elle est marquée par une affectivité et une piété au ton naïf trompeur. Anne Brontë y exprime souvent ses tensions entre devoir et désir. Elle « énonce invariablement la subjectivité en termes de perte, de manque et d’absence ». Si elle cherche à travers ses compositions à se procurer une consolation religieuse, c'est simultanément en « mets [tant] en question l’efficacité de telles stratégies compensatoires. »
Assez court, l'ouvrage de Betty Jay offre une analyse rigoureuse de l’œuvre d'Anne Brontë. Cette approche a longtemps fait défaut comme si Anne Brontë avait été seulement une invitée de la postérité que l'on aurait accueillie à contrecœur aux côtés de ses sœurs davantage prisées.
17 janvier 2013
Betty Jay : Anne Brontë, Northcote House,
coll. Writers and Their Work, 2000.
