The Wanderer of the Moors est un blog dédié aux sœurs Brontë. Il est maintenant achevé. Les sœurs Brontë sont nées au début du XIXe siècle dans le Yorkshire, région alors industrielle au Nord-Est de l'Angleterre. Elles ont passé leur brève vie dans un certain isolement, pour la plus grande part à Haworth, bourg au pied de la lande qu'elles chérissaient. Elles se sont adonnées à l'écriture dès l'enfance en compagnie de leur frère Branwell (1817-1848) qui devait mourir alcoolique et drogué. Si Charlotte (1816-1855) est connue de tout un chacun pour Jane Eyre (1847), elle a écrit trois autres romans : Le Professeur (vers 1846, publié en 1857), Shirley (1849) et Villette (1853). Tous ont pour sujets communs l'amour et la réalisation de soi dans une société inégalitaire et patriarcale. Pour sa part, Emily (1818-1848) a développé un romantisme personnel et sombre dans ses poèmes et Les Hauts de Hurlevent (1847). Enfin, Anne Brontë (1820-1849) a traité d'abord du sort des gouvernantes d'après ses propres expériences dans Agnès Grey (1847), roman empreint particulièrement de piété. Inspirée probablement par son frère, elle s'est ensuite attaquée aux ravages de l'alcoolisme et de la débauche dans La Locataire de Wildfell Hall (1848).
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Mary Taylor – Equal, as we are

Mary Taylor (1817-1893) est une figure familière pour qui s’intéresse à la vie des sœurs Brontë. Comme Ellen Nussey (1817-1897), elle se lia d'une amitié indéfectible avec Charlotte au moment de leur adolescence au sein du pensionnat de Roe Head.


Dans un ouvrage rare du début des années 70, Joan Stevens a remarquablement compilé et mis en perspective la petite trentaine de lettres, presque toutes adressées à Ellen Nussey, qu’il reste de la main d'une femme à la personnalité affirmée. 

En effet, autant Ellen Nussey se présentait aux yeux de Charlotte comme « une jeune fille typique du Yorkshire, consciencieuse, docile, calme et bien élevée », autant Mary Taylor l'impressionnait pour être « féroce comme une tigresse, ardente et vraie, d'un esprit et d'une culture au-dessus de la moyenne »

À l'image de sa famille, qui avait fait fortune dans la filature et la banque, Mary Taylor eut dès ses plus fraîches années des idées contestataires à l'égard de l'ordre social et de la religion sous l'influence des Lumières et de la Révolution française. Les premières lettres du recueil de Joan Stevens témoignent de sa volonté de gagner sa vie non seulement par elle-même, mais dans d'autres carrières subalternes que les quelques-unes alors ouvertes aux femmes. De même refusait-elle de se marier par complaisance – elle restera célibataire jusqu’à sa mort. 

Les idées « radicales », comme on les nommait, de Mary Taylor heurtaient Charlotte Brontë, d'opinion conservatrice. Celle-ci les attaquera dans son roman social Shirley où elle mettra en scène les Taylor sous les traits des Yorke, figurant Mary sous ceux de Rose. 

L'âge adulte venu, le désir de découverte et d'aventure poussa Mary Taylor à quitter l'Angleterre. En 1841, alors qu'elle avait 24 ans, elle entra ainsi avec sa sœur Martha en pension à Bruxelles (au château de Balkenberg). C'est sur ses instances que Charlotte et Emily Brontë, qui nourrissaient avec Anne le projet d'ouvrir une école, choisirent la capitale de la jeune Belgique pour parfaire leurs compétences (au sein de la pension Heger). Toutefois, peu de temps après ces retrouvailles, Martha mourut brutalement – pour des causes demeurées mystérieuses. Dans Shirley, Charlotte Brontë se souviendra de Martha et de son triste destin à travers le personnage de Jessie. 

Par la suite, à la fin de l’année 1842, Mary Taylor partit pour l’Allemagne dont elle désirait apprendre la langue. De façon inusuelle pour une femme à l'époque, elle y enseignera l'anglais dans une école de garçons. 

En 1845, elle fit avec un de ses parents le bond de l'immigration en Nouvelle-Zélande dont la colonisation avait tout juste commencé depuis quelques années – non sans avoir invité Charlotte Brontë à l'accompagner, mais celle-ci, bien que tentée, ne put se résoudre à délaisser son père vieillissant. Se lançant d'abord dans la vente de bétail, Mary Taylor ouvrit ensuite à Wellington une boutique avec succès. Selon les recherches de Joan Stevens, cette boutique devait devenir, au fil des successeurs, un grand magasin qui aura jusqu'à cinq cents employés. (On peut s'amuser à l'idée que Katherine Mansfield, née à Wellington à la fin du siècle, y a mis peut-être plusieurs fois les pieds sans rien savoir de son rapport avec les sœurs Brontë !) 

C'est en Nouvelle-Zélande aussi que Mary Taylor apprit la mort prématurée de Charlotte Brontë en 1855 qu'elle ne devait ainsi plus jamais avoir l'opportunité de revoir dix ans après leur dernière rencontre. 

Sans que l'on en connaisse les motifs, Mary Taylor décida en 1860 de quitter la Nouvelle-Zélande pour se rétablir définitivement dans son Yorkshire natal. 

Dès lors, Mary Taylor occupa une partie de son temps à écrire des articles défendant la cause féministe. Selon les termes de Joan Stevens, ces articles étaient animés par « la foi que les ''ladies'' qui refusent de s'abîmer les mains, sont moins utiles que les ouvriers ; que les femmes ont un cerveau, même pour la science ; que la soumission N'EST le devoir de personne à l'âge adulte ; que le commandement de Milton au sujet des rôles de l'homme et de la femme,'' Lui seul pour Dieu, elle pour Dieu en lui'', n'est pas recevable comme Eve peut très bien ne pas trouver ''Dieu en lui''. » (Les capitales sont dans l'original.) 

Mary Taylor exprima aussi ses convictions dans un roman commencé vers 1850, mais achevé tardivement peu avant sa mort en 1893 à 76 ans. Parue en 1890, Miss Miles relate le destin de quatre amies dans les années 1830. (Ce roman a été réédité en 1990 chez Oxford University Press.) 

Charlotte Brontë évaluait « le prix de Mary au-dessus des rubis ». De l'ouvrage en question aujourd'hui, nous dirons que, grâce aux soins de Joan Stevens, il vaut la peine d’être recherché sur Internet, quitte à le commander en Australie, comme moi, sans compter les frais de port ! 

7 février 2013 

 Mary Taylor : Letters from New Zealand and Elsewhere, rassemblées et présentées par Joan Stevens, Auckland University Press & Oxford University Press, 1972.

The Pilgrim's Progress

The Pilgrim’s Progress (Le Voyage du pèlerin, 1678), du prédicateur anglais John Bunyan (1628-1688), demeure un grand classique d’édification religieuse dans les pays anglo-saxons. Il conte les périls auxquels est confronté Chrétien après s'être résolu à fuir la « Cité de destruction » pour gagner la « Cité céleste ». On peut retrouver chez les sœurs Brontë l'empreinte de cette œuvre dans Jane Eyre et Agnès Grey.


Pour l'évoquer, nous nous permettrons d'emprunter amplement à Jacques Blondel (1) et Neil Forsyth (2) comme, aussi bien pour le fond que la forme, leurs exposés se suffisent à eux-mêmes : 

Ainsi le premier présente-t-il John Bunyan comme « l’interprète de la génération puritaine qui refusait de reconnaître l’autorité royale et l’Église anglicane après le retour des Stuarts en 1660 ». De condition modeste, il était peu lettré. Attaché avant tout à la Bible, « [il soutenait] que l’inspiration spirituelle était supérieure au savoir humain » (Jacques Blondel), de sorte que se développa à son sujet une « image du prêcheur ignorant et populaire. » (Neil Forsyth)

Né en 1628 à Elstow, près de Bedford, John Bunyan embrassa d'abord dans ses plus jeunes années la carrière de chaudronnier avant d'entrer, à seize ans, en 1644, dans l'armée où il demeura pendant trois ans. Après avoir repris sa profession de chaudronnier et s'être marié en 1649, il connut une conversion religieuse qui l'amena à s'investir dans la vie de l'Église baptiste de Bedford. Le militantisme qu'il déploya alors contre l'Église anglicane déplut tant aux autorités qu'il fut condamné à une peine de douze ans de prison en 1660. Durant cette période, il composa le récit de sa conversion, Grace Abounding, publié en 1666. Libéré en 1672, il devint pasteur à Bedford tout en continuant d'écrire avant d'être à nouveau incarcéré en 1677 pour six mois. L’année d’après, en 1678, sortit des presses sa grande œuvre, The Pilgrim's Progress, au succès immédiat. Ce succès donnant lieu à de multiples suites frauduleuses d'autres auteurs, John Bunyan se résoudra à en offrir une de son cru en 1684 pour narrer cette fois le pèlerinage que se décident à entreprendre la femme et les enfants de Chrétien quelques années après avoir refusé de l'accompagner. Figure maintenant populaire, John Bunyan mourra quatre ans plus tard, en 1688, à près de soixante ans, des conséquences d'une pneumonie. 

Neil Forsyth résume ainsi The Pilgrim’s Progress : 

« [John Bunyan] mêle la manière allégorique des récits de rêve médiévaux à un réalisme satirique dirigé contre l’hypocrisie religieuse. Il s’agit là d’un fascinant compte rendu du parcours menant du port d’un fardeau à la libération, entrecoupé de toutes sortes de conflits et de détours. Le voyage du héros, Chrétien, et de ses amis Fidèle et Plein-d’Espoir vers la Cité céleste possède une forme archétypique et impressionne par l’image qu’il donne du courage face à l’opposition meurtrière et aux faux pèlerins. » 

 Quant à sa suite, toujours en reprenant Neil Forsyth : 

« Ce n’est pas exactement [un] équivalent féminin, à cause du rôle dominant exercé par les protecteurs [du] parti [de Chrétienne et de ses fils], Grand-Cœur et Vaillant-pour-la-Vérité ; et il contient des séquences extraordinaires, en particulier à la fin, lorsque les pèlerins s’assemblent pour traverser la Rivière de la Mort. » 

The Pilgrim’s Progress se présente donc comme l’allégorie d’une quête intérieure difficile. Pour citer cette fois longuement Jacques Blondel : 

« Semblable mode d’expression est essentiellement biblique, dans la mesure où l’écrivain use d’images accessibles aux plus humbles, familiers cependant du texte original, afin de dévoiler un enseignement tout en cachant celui-ci sous le signe concret. L’allégorie, chez Bunyan, se rapproche de la parabole, illustration de la Parole divine, et appelle la libération du sens par l’expérience individuelle de la foi. (…) Bunyan prêche le salut par la foi, non par la lettre (…). Fondé sur la doctrine et l’expérience [de Martin Luther], il affirme que l’homme n’a pas de liberté de bien faire, sinon celle que Dieu lui donne. Au moins ne faudrait-il ne pas réduire cette sévère leçon à une sorte de justification pharisienne des ''bons '' face aux ''méchants''. Bunyan eut assez d’humilité sinon d’humour pour ne pas encourager le culte de la mélancolie religieuse qu’avait provoqué le sentiment de la perdition, propagé par de moroses calvinistes. Il est fort éloigné du fanatisme (…) Il est loin, aussi, du déisme qui commencera à poindre et transformera l’éthique puritaine en morale, en simple savoir-vivre quand l’évolution du siècle se souciera de former des ''gentilshommes'', non des ''saints''. » 

LE PÉLÉRINAGE ERRATIQUE 
 D’UNE CERTAINE JANE

« S’il est une thématique de Jane Eyre que les critiques contemporains ont généralement tendance à ignorer, c’est bien celle du religieux et de la quête spirituelle, pourtant très présente et portée au premier plan dans des séquences entières, comme celle de Lowood et de Moor House », observe Bernadette Bertrandias dans Jane Eyre, la parole orpheline dont nous avons déjà parlé il y a quelque temps sans toucher à ce qui concerne The Pilgrim's Progress

Or, Bernadette Bertrandias fait apparaître que Charlotte Brontë a calqué en grande partie son roman sur ce dernier. Les marques sont multiples : 

« (…) le chant de Bessie où s’inscrit la thématique du progrès dans la foi, mais elles sont surtout signifiées par une toponymie évocatrice des étapes de l’allégorie : depuis la porte de Gates-head, traversant dépressions obscures et champs d’épines (Low-wood, Thorn-field), où elle séjourne aussi, comme Christian, dans les ''châteaux du doute'', Jane parvient à la croisée des chemins (Whitcross) où elle rencontre un guide spirituel, St. John, qu’elle-même compare au ''Great Heart'' de Bunyan. » 

Dans cette perspective, Bernadette Bertrandias relève comment le pèlerinage de Jane Eyre se caractérise par un perpétuel « mouvement de balancier » entre le désir de jouir de la vie terrestre, en accord avec son humanité, et celui de s'assurer le salut céleste, en accord avec Dieu. Ce sont ces réticences qui pousse Jane Eyre à refuser de devenir la maîtresse de Rochester après la révélation que lui et Bertha (qu'il retient captive alors qu’elle est folle au sein de son manoir) sont époux. 

Il faudra ainsi tout à la fois de grands tiraillements moraux, la mort accidentelle de Bertha et l'intervention de la providence pour que Jane et Rochester puissent s'unir en bonne et due forme. La tradition y voit une résolution des conflits en jeu dans le roman, ce que remet en cause Bernadette Bertrandias : 

« Il devient difficile de lire un quelconque progrès spirituel dans l’étape finale [d'un] parcours qui ne suggère en rien l’arrivée au royaume céleste que l’hypotexte de Bunyan, aussi bien le schéma explicite du cheminement spirituel [accompli par Jane Eyre], pouvaient logiquement laisser présager. Jane Eyre a-t-elle, fidèle à la vocation de son pèlerinage, découvert enfin la vraie foi ? » 

Si une rédemption se produit chez Rochester, il manque une « référence à la providence et à la grâce divine (…) Le rôle de Jane est alors de recevoir une confession aux accents très bunyanesques (…) Elle se garde d’unir sa voix à celle de Rochester dans la célébration des louanges de la providence divine. (…) La plénitude à laquelle a accédé Jane est d’ordre humain, absolument humain et exclusivement (…). » 

Les derniers mots du roman reviendraient à Saint John pour signifier implicitement cet échec : 

« Dans sa quête spirituelle, Jane demeure jusqu’au bout orpheline de Dieu dont elle a, à maintes reprises, invoqué la Providence. » 

L’ensemble des écrits de Charlotte Brontë, y compris ses lettres, laisserait en effet l’impression que, si elle avait la foi, elle redoutait l’idée d'une vie sans joie – et certes, elle connut beaucoup d'épreuves.  

(1) In Dictionnaire des Littératures de langue anglaise, Encyclopédie Universalis & Albin Michel, 1997. Jacques Blondel (1910-1991) fut un angliciste et un brontëologue réputé. Il consacra un essai à Emily Brontë dans les années 50 (Emily Brontë : expérience spirituelle et création poétique) et dirigea même une revue d'Études brontëennes au début des années 70. 

(2) In Encyclopédie du protestantisme, PUF & Labor et Fides, 2006. 

28 mars 2013 

John Bunyan : The Pilgrim’s Progress, 1678 (première partie) & 
1684 (deuxième partie).

Le Blackwood’s Magazine

Le Blackwood’s Edinburgh Magazine fut une des grandes lectures de jeunesse de la fratrie Brontë. Adolescents, Branwell et Charlotte s'en inspirèrent même pour créer des revues familiales : d’abord le Branwell Blackwood’s Magazine, puis le Young Men's Magazine. 

Originaire d’Écosse comme son titre l'indique, le Blackwood's Edinburgh Magazine, connut une longévité exceptionnelle puisqu'il parut pendant plus d'un siècle et demi, de 1817 à 1980.


Ma lecture attentive d'un numéro datant du mois de décembre 1830 et que les sœurs Brontë ont peut-être tenu dans leurs mains, m'a révélé, pour la période qui nous intéresse, un mensuel mêlant articles de fond et productions littéraires variées – romans à suivre, nouvelles, poèmes – au ton souvent gothique. 

Au vrai, c'est le monde dans son ensemble qui semblait alors constituer une vaste scène gothique pour le Blackwood's Magazine si on considère son anxiété et son esprit de polémique face grands événements nationaux (chute du gouvernement Wellington) et internationaux (fin brutale du règne du Louis XVIII en France).

Avant que cela me frappe, c'est d'abord de façon relativement paisible que ma découverte de la revue a débuté avec les deux premières parties de Winter's Rhapsody. Christopher North, pseudonyme de John Wilson (1785-1854), y entreprend d'évoquer le passage des saisons en célébrant la nature et l'amour de Dieu pour ses créatures, y compris au mois de novembre en Écosse ! Invitant le lecteur à l'accompagner dans une promenade bucolique et pieuse, Christopher North se laisse cependant bientôt distraire par les vues offertes sur le chemin et toutes les idées qu'elles lui inspirent. Ainsi se mettra-t-il à défendre les mérites de James Thompson, poète populaire écossais du XVIIIe siècle, contre le mépris dans lequel le tenait William Wordsworth, ou à chanter la gloire de l'Union et sa fierté d'en être sans renier pour autant ses racines. Christopher North se plaira tant aux digressions qu'il assumera même de perdre tout à fait le fil de son propos initial quand il abordera les plaisirs de la sociabilité avant d’inciter malicieusement les esprits chagrins, tels ceux qui veulent des révolutions comme en France, autrement dit les « radicaux », à aller au lit en attendant la suite dans le prochain numéro de la revue... 

Après cette entrée en matière méditative et récréative à la fois, deux courtes pièces poétiques sont fournies au lecteur. 

Pour commencer, The Raid of Kerr, de James Hogg, remémore la résistance écossaise devant l'invasion anglaise au début du XVIIe siècle. Elle conte comment une dispute sur le passage libre de la frontière débouche sur des escarmouches sanglantes où le clan de Kerr témoigne de toute la valeur guerrière traditionnelle des Écossais sans pour autant que cela lui suffise à l'emporter sur les troupes anglaises, l'auteur n'en faisant pas toutefois un drame. Au contraire, comme Christopher North, James Hogg se félicite des bienfaits que devait apporter l'Union. 

Présentant une coloration régionale marquée, le Blackwood's Magazine apparaît, avec son mélange d'affirmation identitaire et d'allégeance à la couronne britannique, comme l'héritier de l'œuvre de Walter Scott. L'on sait que depuis la donne a changé. 

Pour revenir à nos deux poèmes, à The Raid of Kerr succède Horrible Stanzas, parodie de gothique où un pauvre hère fait part de son angoisse devant la rencontre terrible qui l'attend. Laissant suggérer qu'il s'agit du diable auquel il a vendu son âme, il s'avérera finalement qu'il s'agit de l'huissier venu pour le conduire, non en enfer, mais à la tour des endettés comme on dit plaisamment au pays de Goethe. 

Quant à nous, impénitents curieux des sœurs Brontë, c'est à un long pensum politique que nous devrons à présent nous confronter, A Letter on the Spirit of Age, lettre anonyme (prétendument) adressée à Christopher North par un lecteur du Blackwood's Magazine inquiet du péril pesant à ses yeux sur la démocratie au sein du Royaume-Uni en ce début de XIXe siècle. 

Ce texte m'a paru en fait des plus intéressants par sa façon de résumer l'idéologie conservatrice (« tory ») de l'époque. Face aux libéraux (les « whigs ») et à leur foi dans la main invisible, déchirant pour lui le « tissu social », l'auteur affirme l'idéal de classes supérieures guidant avec sagesse les classes inférieures dans une communauté harmonieuse et démocratique (du moins pour les classes supérieures) sous l'égide d'une religion active. Sur ce point, il proclame de façon virulente son refus de toute concession faite aux radicaux qui, une nouvelle fois, sont brandis comme une menace diabolique vis-à-vis des ouvriers appauvris par la récente Corn Law et sa libération du prix du blé jusque là contrôlé. À cet égard, l'auteur d' A Letter on the Spirit of Age jette le blâme tout à la fois sur le gouvernement Wellington sortant, l'aristocratie et l'Église d'Angleterre, plus soucieuse de ses intérêts propres que celui de ses ouailles... 

Il se déchaînera aussi au sujet de l'épineuse Catholic Question mais, comme je crains de redouter d'ennuyer le lecteur avec des affaires politiques qui ne sont plus à l'ordre du jour, je préfère tourner quelques pages pour que nous découvrions Passages from the Diary of a Late Physician

Cette série non signée dans la revue avait pour auteur Samuel Warren (1807-1877), avocat de profession (d'origine galloise pour le coup). Elle voit un médecin parler des cas marquants qu'il a eu à traiter au cours de sa carrière. Dans A Man about Town, un jeune homme fortuné et brillant mène une vie dissolue avec une telle obstination que ni le dialogue ni la maladie ne le font reconsidérer sa conduite jusqu'à ce qu'il expire. (« Tiens ! Cela m'évoque quelque chose ! », s'exclameront peut-être certains amateurs de sœurs Brontë.) Dans Death at the Toilet, qui ne s'étend que sur deux pages, une jeune femme, malgré sa faiblesse physique, veut absolument se rendre à une fête. Appelé par une servante, le docteur arrivera trop tard, la retrouvant morte sur sa chaise devant son miroir, le visage figé dans “a smirk of conceit and self-complacency. (…) A corpse dressed for the ball !” (le visage figé dans « une expression de satisfaction... Un cadavre habillé pour le bal ! »

Après ces deux récits horrifiques et moralisateurs qui m'ont captivé – je me plais à m'imaginer qu'il en fut de même pour les sœurs Brontë – un poème, lui aussi anonyme, An Autumn Walk offre une nouvelle méditation, au ton conventionnel pour sa part, sur le passage des saisons. 

Si devant cette brève et paisible composition, les sœurs Brontë auraient pu en profiter pour se recoiffer les cheveux, elles auraient eu toutefois de quoi les sentir se redresser bien vite devant The Mysterious Bride, du Ettrick Shepherd (alias James Hogg), une histoire de fantôme et de malédiction, puis The History of a French Artisan during the Last Revolution (non signé) destiné à montrer les drames inévitables auxquels conduisent les révolutions même quand elles étaient "generous and moderate" comme celle de 1830. 

Pour ma part, j'ai retiré de cette nouvelle, où un ouvrier doux et intelligent se laisse entraîner par l'esprit émeutier régnant autour de lui jusqu'à tuer (il perdra lui-même sa femme et leur bébé au cours des événements), une grande impression de véracité. 

En tous les cas, après cette fable politique, un nouveau pensum guette le lecteur, The Late Cabinet, sur la chute du gouvernement dirigé par le Duc de Wellington. L’auteur de ce texte ne mâche pas ses mots au sujet d'un "apostate cabinet" ayant failli à prendre des décisions véritablement conservatrices ! Il ne le fait pas non plus au sujet de la France, home du « Leviathan » de la révolution, pour vous donner à nouveau idée d’une analyse des affaires publiques des plus sombres à pétrifier maintenant tout de bon les cheveux hérissés d'une personne impressionnable comme Charlotte Brontë ! 

Heureusement, voici deux poèmes réligieux de Mrs. Hemans (1793-1835 qui ne me semble pas avoir usurpé la renommée dont elle jouissait à l'époque. 

Las, ce n'est qu'un bref répit, Letter on the Political Changes revient à la charge contre le cabinet Wellington. Si cette lettre n'est composée que de cinq pages, elle concentre la rage contre, selon l’expression reprise d’un parlementaire, « une administration Tory agissant sur des principes Whigs » ! 

C'est sur cette troisième diatribe du reste, valant une autre fenêtre brisée pour le Duc de Wellington dira-t-on (son gouvernement était impopulaire à ce point), que s'achèvera notre numéro présent du Blackwood's Magazine – si l'on excepte une ultime liste de nominations diverses que je ne saurais comment résumer. 

Maintenant, que peut-on en tirer quant aux sœurs Brontë ? Au-delà de la source d'inspiration qu'ont pu constituer pour elles les productions gothiques et terrifiantes du Blackwood's Magazine, celui-ci leur offrait assurément une connaissance approfondie des événements de leur époque malgré son esprit partisan conservateur. C'est peut-être chez Charlotte Brontë que l'on discernera le plus d'échos de cet esprit sans que son « cathostrophisme » soit aussi grand devant les évolutions du monde. Pour ma part, ma lecture de ce seul numéro m'a éclairé sur la doctrine en œuvre dans Shirley ou sur la manière dont dans Le Professeur et Villette Charlotte Brontë défend l'autonomie individuelle contre le secours de la société. 

(« Ce terrible monstre ayant trouvé asile en France et qui, si on ne l'y contenait pas par toute la force de nos tabloïds (et du Financial Times), se déchaînerait en Angleterre pour piocher avidement dans le portefeuille des personnes riches en faisant croire que c'est pour le bien de tous ! Etc. »

26 janvier 2013

Lord Byron

Souvent mentionné dans les études brontëennes, en particulier quant au personnage de Rochester dans Jane Eyre, Lord Byron (George Gordon, 1788-1824) est, aux côtés de son ami Percy Shelley (1792-1822), le représentant le plus marquant du romantisme anglais avec une œuvre largement inspirée par une vie de scandales et de tourments.

 Portrait de Lord Byron (1816) – G.H. Harlow

Né en 1788 à Londres, Lord Byron était issu d’une lignée déjà connue pour ses personnalités controversées. Affligé d'un pied bot (comme Walter Scott), orphelin de père à l'âge de trois ans, il grandit auprès d’une mère aux sentiments instables à son égard.

La malformation de Lord Byron explique peut-être la fougue qu'il témoignera au cours de sa vie : il multipliera les conquêtes de façon cynique et sera, à 21 ans, des plus fiers d’avoir réussi, à l’image de Léandre dans l’Antiquité, la périlleuse traversée à la nage de l’Hellespont (c’est-à-dire le détroit des Dardanelles entre la partie orientale et la partie occidentale de la Turquie).

Élève dans les meilleures écoles (Harrow puis Trinity College) dont il supporta mal la brutalité en usage, il se fit remarquer sur la scène publique très tôt, d'abord dans le domaine littéraire dès ses 19 ans en 1807, puis dans le domaine politique en 1812 quand il prit la défense des luddites (coalition d'ouvriers luttant contre les progrès du machinisme, cf. Société anglaise du XIXe siècle) et des catholiques irlandais à la chambre des Pairs.

Toutefois, c'est grâce à la publication en cette même année 1812 des deux premiers chants de Childe Harrod que Lord Byron devint une véritable célébrité.

Vaste poème aux résonances intimes, Childe Harrod conte l’errance à travers le bassin méditerranéen d’un jeune homme dégoûté par l’existence dont il a le sentiment d’avoir épuisé tous les plaisirs après s’y être livré sans modération. En quête d’une nouvelle direction à suivre, il déplore la vanité des entreprises humaines, ne trouvant un peu de réconfort que dans le contact avec la nature défiée.

Childe Harrod's Pilgrimage (1823) – J. M. W. Turner

                                      And now Childe Harold was sore sick at heart,
                                     And from his fellow Bacchanals would flee;
                                     'Tis said, at times the sullen tear would start,
                                     But Pride congealed the drop within his ee;
                                     Apart he stalked in joyless reverie,
                                     And from his native land resolved to go,
                                     And visit scorching climes beyond the sea;
                                     With pleasure drugged, he almost longed for woe,
                                     And e'en for change of scene would seek the shades below.

Après le succès de Childe Harrod, Lord Byron délaissa la politique pour se concentrer sur son activité poétique. Ses contes orientaux comme Le Giaour (1813) ou Le Corsaire (1814) assirent définitivement sa popularité, son attitude de dandy rebelle et mélancolique faisant nombre d'émules dans son pays aussi bien qu'à l'étranger.

Dans son désir de s'affranchir de la morale ordinaire, Lord Byron alla jusqu'à avoir une liaison secrète avec sa demi-sœur mariée, Augusta Leigh, liaison d’où naquit une fille, Medora.

Toutefois, après une première demande repoussée en 1812, il épousera finalement Annabella Milbanke en 1815. Leur union se révéla sans bonheur. De plus, leur séparation précoce et des rumeurs d’adultère causèrent un si grand scandale au sein de la bonne société que Lord Byron décida de quitter l’Angleterre en avril 1816. Âgé alors de 29 ans, il ne devait plus jamais y revenir.

The Parting of Conrad and Medora – C. W. Nicholls

                                              Again – again – and oft again – my love!
                                              If there be life below, and hope above,
                                             He will return – but now – the moment bring
                                             The time of parting with redoubled wing:
                                             The why – the where – what boots it now to tell?
                                             Since all must end in that wild word – farewell!
                                             Yet would I fain – did time allow – disclose –
                                             Fear not – these are no formidable foes;
                                             And here shall watch a more than wonted guard,
                                             For sudden siege and long defence prepar'd:
                                             Nor be thou lonely – though thy lord's away,
                                             Our matrons and thy handmaids with thee stay;
                                             And this thy comfort – that, when next we meet,
                                             Security shall make repose more sweet:
                                             List! – 'tis the bugle – Juan shrilly blew -
                                             One kiss – one more – another - Oh! Adieu!

Entreprenant alors un long voyage sur le continent (il médita notamment à Waterloo le destin de Napoléon qu'il admirait), Lord Byron retrouva quelque plaisir à la compagnie humaine quand il fit la rencontre à Genève de Percy Shelley et de sa future femme Mary – qui, à l’occasion d’un jeu entre les trois, rédigera peu de temps ensuite son immense Frankenstein (1818).

Une excursion en bateau avec Percy Shelley sur le lac Léman marqua aussi l'occasion pour Lord Byron de renouer avec l'écriture puisque l'île prison de Chillon et le sort qu'y connut le dissident religieux François Bonnivard lui inspirèrent une de ses compositions les plus célèbres : Le Captif de Chillon (1816).

Le Prisonnier de Chillon (1834) – Eugène Delacroix

                                               My brother's soul was of that mould
                                               Which in a palace had grown cold,
                                               Had his free breathing been denied
                                               The range of the steep moutain's side;
                                               But why delay the truth? – he died.
                                               I saw and could not hold his head, –
                                               Nor reach his dying hand – nor dead, –
                                               Though hard I strove, but stove in vain
                                               To rend and gnash my bonds in twain.
                                               He died – and they unlock'd his chain,
                                               And scoop'd for him a shallow grave
                                               Even from the cold earth of our cave.

Au Captif de Chillon succéda bientôt Manfred (1817) une pièce en vers où Lord Byron exprima tout le désespoir qu'il éprouvait pour son amour condamné avec sa demi-sœur. Après l'avoir commencée en Suisse, Lord Byron acheva cette œuvre en Italie où un autre prisonnier célèbre, Le Tasse, auteur de La Jérusalem délivrée, l'inspirera pour La Plainte du Tasse (1817).

Scene from Manfred (1833) – John Cole

                                                The spirits I have raised abandon me
                                                The spells which I have studied baffled me,
                                                The remedy I reck'd of tortured me;
                                                I lean no more on super-human aid,
                                                It hath no power upon the past, and for
                                                The future, till the past be gul'd in darkness,
                                                It is not of my search. – My mother Earth!
                                                And thou fresh breaking Day, and you, ye Moutains,
                                                Why are you so beautiful? I cannot love ye.
                                                And thou, the bright eye of the universe
                                                That openest over all, and unto all
                                                Art a delight – thou shin'st not on my heart.
                                                And you, ye crags, upon whose extreme edge
                                                I stand, and on the torrent's brink beneath
                                                Behold the tall pines dwindled as to shrubs
                                                In dizziness of distance; when a leap,
                                                A strir, a motion, even a breath, would bring
                                                My breast upon it rocky bosom's bed
                                                To rest forever – wherefore do I pause?

Se fixant à Venise, Lord Byron se lança dans une vie dissolue – il entretint des liaisons homosexuelles avec des gondoliers – jusqu’à sa rencontre en 1819 avec la jeune Teresa Guiccioli. Aux côtés du frère de cette dernière, Pietro Gamba, il s'engagera dans la lutte des carbonari contre l'Empire autrichien.

Outre un certain nombre de pièces dont Sardanapale et Caïn (toutes deux de 1821), Lord Byron entama durant cette période ce qui est considéré comme son chef-d’œuvre – inachevé : Don Juan. Il y laissa libre-cours à ses réflexions pessimistes sur le monde de manière rocambolesque et pamphlétaire, s’en prenant sans égard à des personnages éminents de son époque tels Robert Southey, alors poète lauréat, ou l'homme d’État Lord Castlereagh.

 Haydee and Don Juan – F. M. Brown

                                      And walking out upon the beach, below
                                      The cliff, towards Sunset, on that day she found,
                                      Insensible, – not dead, but nearly so, –
                                      Don Juan, almost famish'd, and half drown'd;
                                      But being naked, she was shock'd you know,
                                      Yet deem'd herself in common pity bound,
                                      As far as in her lay, 'to take him in,
                                      A stranger'dying, with so white a skin.
  
Après avoir eu la douleur de perdre son ami Percy Shelley en 1822, noyé dans un naufrage au large de La Spezia, Lord Byron quittera l’Italie en 1823 pour participer à la libération de la Grèce, alors sous joug Ottoman. Finançant sur ses deniers sa propre garde, il attrapa hélas une fièvre des marais à laquelle il devait succomber au mois d’avril 1824, à 36 ans (1).

Lord Byron on his death-bed (1826) – J. D. Odevaere

                                                  If thou regre'st thy youth, why live?
                                                  The land of honourable death
                                                  Is here: – up to the field, and give
                                                  Away thy breath!
                                                  Seek out - less often sought than found –
                                                 A soldier's grave, for thee the best,
                                                 Then look around, and choose thy ground,
                                                 And take thy rest.

( On this day, I complete my thirty-sixth year, composé à Missolonghi.)

20 septembre 2013

(Source des images : Wikimedia Commons)

(1) Mary Shelley a peut-être évoqué cette ultime aventure dans The Last Man (1826).

William Cowper

Ayant joui d'une grande renommée de son vivant jusqu'au milieu du XIXe siècle, William Cowper (1731-1800) est considéré comme un précurseur de la poésie romantique telle qu'elle se développa chez nos voisins d'outre-Manche avec William Wordsworth et Samuel Coleridge notamment. Son œuvre, composée de pièces lyriques et pastorales, est empreinte d'une piété tantôt optimiste, tantôt inquiète.

Portrait de William Cowper (1792) – Lemuel Francis Abbott 
(Source de l'image : Wikimedia Commons)

Tout au long de sa vie, William Cowper fut en effet un homme tourmenté spirituellement au point de tenter à plusieurs reprises de se suicider. 

C’est seulement après ses quarante ans que William Cowper commença à publier. The Task (1785) constitue sa production la plus célèbre. Sur un thème donné par son amie Lady Austen, parente de Jane Austen, il s’agit d’un long poème où William Cowper se lance, de façon humoristique, dans l’histoire de la création du divan avant de laisser libre-cours à toutes ses idées pour célébrer la foi, la nature et le goût d'une existence simple et retirée contre les vanités et les violences humaines. À cet égard, William Cowper s'attaque à l'esclavagisme et aux injustices sociales produites par les débuts de Révolution industrielle. Sur le plan formel, The Task marque de plus une volonté de se dégager des conventions abstraites et froides du classicisme régnant à son époque. 

William Cowper remporta aussi un grand succès en Angleterre comme aux États-Unis avec ses Olney Hymns (1779), composés au côté du pasteur John Newton, après qu'il eut embrassé la doctrine évangélique plus ouverte et chaleureuse que les doctrines calvinistes qui le plongeaient jusque lors dans l'angoisse. Sur ce point, une sérénité durable continua toutefois toujours à le fuir. 

À The Task et aux Olney Hyms, on peut encore ajouter parmi les créations les plus appréciées de William Cowper, The Diverting Story of John Gilpin (1782), ballade qui conte avec humour les aventures d’un drapier en prise avec un cheval poursuivant une course folle. 


On trouve au moins deux références à William Cowper dans l’œuvre des sœurs Brontë qui en étaient de grandes admiratrices. 

Sans que l'auteur de The Task soit nommé, il en est question dans Shirley, le troisième roman de Charlotte, au cours de la scène où Shirley Keeldar et Caroline Helstone se sont mises à l'abri d'un orage au sein du manoir de la première : 

« Caroline, retirée dans l'endroit le plus éloigné et le plus obscur du parloir, la figure éclairée seulement par le reflet du feu sans flamme, se promenait de long en large, en se murmurant à elle-même des fragments de poésie gravés dans sa mémoire. » 

Des fragments du Naufragé (The Castaway, 1799) en l'occurrence, "Obscurest night involv'd the sky, Th' Atlantic billows roar'd..." (1), à travers lesquels Caroline exprime secrètement sa détresse profonde après avoir vu Robert Moore rejeter son amour. 

C’est aussi dans cette scène que Shirley et Caroline discutent de leur goût en matière de poésie : 

« Il me semble, Shirley, que nul ne devrait faire de la poésie dans le but de déployer son talent et son intelligence. Qui se soucie de ce genre de poésie ? Qui se soucie du savoir, des mots choisis, en poésie ? Au contraire, qui ne recherche pas le sentiment, le sentiment réel (“ real feeling”), quoique simplement et même rudement exprimé ? » 

À l’image de William Cowper, les sœurs Brontë s’attachèrent dans leur œuvre au « sentiment réel » d’une manière à laquelle beaucoup, attentifs avant tout à leurs exacerbations, ne leur ont pas fait justice. Par ailleurs, on peut déplorer que la culture occidentale de notre époque perde de plus en plus le sens du « sentiment réel » au profit du spectaculaire où elle est menacée de se noyer – stupidement. 

Pour revenir aux sœurs Brontë, Anne dédia pour sa part toute une composition à William Cowper, To Cowper, dont voici l'entrée en matière mélancolique : 

Sweet are thy strains, Celestial Bard, 

And oft in childhood’s years 

I’ve read them o’er and o’er again 

With floods of silent tears (2)  

Toutefois, à la différence de William Cowper, Anne Brontë devait finir par faire sa paix avec Dieu comme en témoignent La Locataire de Wildfell Hall et la façon dont elle affronta la maladie et la mort (cf. Les derniers jours d'Anne Brontë). 

(1) La nuit la plus obscure recouvrait le ciel / Les ondes de l'Atlantique mugissaient... 

(2) Doux sont tes accords, Barde céleste / Souvent, dans mes jours d'enfance /Je les ai lus, encore et encore / Dans des flots de larmes silencieuses. 

4 décembre 2013

Walter Scott

Chéri par les sœurs Brontë, Walter Scott (Sir, 1771-1832) est un auteur à qui l'on doit l'invention d'un nouveau genre : le roman historique. En France, il a notamment inspiré Victor Hugo et Alexandre Dumas avant de se retrouver confiner à un lectorat enfantin puis d’être réhabilité – comme le signale Michel Crouzet dans ses analyses (au sein de la collection Bouquins) où nous avons beaucoup puisé (1).

Portrait de Walter Scott – Henry Raeburn 

Walter Scott naquit en 1771 en Écosse à Édimbourg. Il était issu d’une lignée importante de la région des Borders. Alors qu'il était bébé, une poliomyélite le laissa affligé d'un pied bot, handicap qu'il s'emploiera à surmonter par l'exercice – à l'image de son contemporain Lord Byron. 

Dès ses premières années, Walter Scott se passionna pour l’histoire et la culture écossaises ainsi que pour la lecture, avec une prédilection pour les ouvrages héroïques comme Roland furieux de l'Arioste, La Jérusalem délivrée du Tasse ou les fameux romans de chevalerie dont s'amuse Cervantès dans Don Quichotte

Jeune homme, il céda, contre ses inclinations, à la volonté de son père de le voir embrasser des études de droit à Édimbourg. Il y trouvera toutefois une certaine satisfaction puisque le droit écossais se révélera à lui comme un élément essentiel de l'identité locale dont il devint peu à peu un véritable érudit grâce aux cours d'histoire qu'il suivait en même temps et à ses excursions entreprises pour collecter anecdotes et poèmes populaires. 

Se lançant au sortir de l’université, en 1792, dans une carrière d'avocat, il ne connaîtra guère le succès. Dans le même temps, il s’engagea dans un corps volontaire destiné à empêcher la propagation des idées révolutionnaires françaises sur le sol britannique. 

Cette époque fut aussi marquée pour Walter Scott par un premier grand amour déçu avant qu'il n'épouse en 1797 Charlotte Carpenter (ou Charpentier, elle était d'origine française). Le couple, heureux, aura quatre enfants au cours des années suivantes. 

En 1799, pour augmenter quelque peu ses revenus, Walter Scott sollicita et obtint un poste de sheriff (comprenez « bailli » chez nos voisins) royal. Tout au long de sa vie, Walter Scott restera attaché à exercer une activité publique à côté de l'écriture. 

Après s'être adonné à la traduction d'œuvres issues du Sturm und Drang ( Goethe et Schiller), Walter Scott connut ses premiers succès littéraires en 1802 et 1803 avec la parution des trois tomes de The Minstrelsy of the Scottish Border, recueils de poèmes folkloriques et de quelques compositions personnelles. Deux ans plus tard, en 1805, The Lay of the Last Ministrel augmentera une popularité qui, par la suite, ne fera que se conforter. 

Devenu riche, Walter Scott voulut vivre alors à la manière d’un gentilhomme écossais. En 1811, il acquit ainsi le domaine d'Abbotsford, dans la rénovation et l’embellissement duquel il engloutira des fortunes. 

En 1813, le prince régent désira nommer Walter Scott poète lauréat (c’est-à-dire poète officiel du royaume, titre qui existe toujours), mais celui-ci refusa par crainte, lui qui occupait déjà deux postes administratifs relativement importants, de paraître courir après les honneurs. 

(Pour la petite histoire, les lauriers royaux échurent finalement sur la tête de Robert Southey. Beaucoup plus tard, dans les années 1840, Charlotte Brontë lui adressera quelques compositions de sa plume. Si le poète illustre lui trouva un talent certain, il crut plus sage cependant de la conseiller de s'en tenir au plumeau.) 

C'est en 1814 que Walter Scott publia son premier roman, Waverley – sous anonymat même si le secret sera rapidement éventé. Dans un esprit mi-romantique mi-ironique un peu similaire à Don Quichotte, Waverley narre les aventures au XVIIIe siècle d’un jeune anglais rêvant d’héroïsme, mais dont le manque de clairvoyance lui fait prendre part, aux côtés de clans écossais, à la mauvaise cause du retour de la dynastie honnie des Stuarts sur le trône d’Angleterre. 

Avec cette première incursion dans la prose, Walter Scott remporta un véritable triomphe auquel succéderont ceux de Rob-Roy, La Fiancée de Lammermoor, Les Contes de mon hôte, etc., tous se déroulant dans un proche passé en Écosse. À cet égard, Walter Scott devint une figure éminente de la fierté écossaise (c’est à lui que le renouveau du kilt est dû par exemple) quoique sans contester l'appartenance au Royaume-Uni (comme les animateurs du Blackwood's Magazine que nous avons précédemment évoqué). 

Au vrai, le fait de ne pas se couper de ses origines en acceptant les situations présentes pour ne pas nourrir de conflits stériles constitue un des grands thèmes de Walter Scott. Tout en se plaisant à exprimer son respect et son affection pour ses compatriotes du passé, il entendait montrer leurs travers et les avantages de leur union aux Anglais à ses yeux. 

De même, ses intrigues rocambolesques ne servent pas que des fins de distraction. Elles s’inscrivent dans une réflexion sur le sens de l’héroïsme, notamment dans Ivanhoé, paru en 1819. À travers ce premier roman explorant l'univers médiéval, Walter Scott remet en cause l'idéal même de la chevalerie. Richard Cœur de Lion se révèle aussi beau paladin que mauvais politique, échouant non seulement dans sa croisade, mais n’apportant à son retour aucun bienfait à son royaume. 

Il ne faut donc pas se méprendre sur la pureté des héros de Walter Scott : ce sont des exceptions, des marginaux. Ils n’offrent pas de « triste figure » comme Don Quichotte, mais ils sont confrontés comme lui au fait de ne pouvoir intégrer un groupe dans un complet accord avec eux-mêmes. 

Ainsi, dans Quentin Durward (1823), qui se déroule en France à l’époque où Louis XI et de Charles le Téméraire étaient en conflit, un jeune écossais, qui a dû fuir son pays où son clan a été décimé par un autre, ne trouve son compte dans le service ni du premier, manquant de loyauté, ni du second, manquant, lui, de mansuétude. 

Ce ne sont là que deux aspects intéressants de l’œuvre de Walter Scott. Hormis les romans d'aventures, il s’essaya au tableau de mœurs et réalisa de nombreux travaux éditoriaux dans une activité frénétique destinée à rembourser ses dettes : 

« Je suis devenu une sorte d’automate-écrivain », dira-t-il. 

Veuf en 1826, il vit sa santé se détériorer au point de faire une première attaque cardiaque à l'approche de la soixantaine, en 1830, avant de mourir, en proie à la sénilité, à 61 ans, en 1832. 

(1) Waverley, Rob Roy, La Fiancée de Lammermoor, coll. Bouquins, Robert Laffont (1981). 

19 février 2014