En effet, autant Ellen Nussey se présentait aux yeux de Charlotte comme « une jeune fille typique du Yorkshire, consciencieuse, docile, calme et bien élevée », autant Mary Taylor l'impressionnait pour être « féroce comme une tigresse, ardente et vraie, d'un esprit et d'une culture au-dessus de la moyenne ».
À l'image de sa famille, qui avait fait fortune dans la filature et la banque, Mary Taylor eut dès ses plus fraîches années des idées contestataires à l'égard de l'ordre social et de la religion sous l'influence des Lumières et de la Révolution française. Les premières lettres du recueil de Joan Stevens témoignent de sa volonté de gagner sa vie non seulement par elle-même, mais dans d'autres carrières subalternes que les quelques-unes alors ouvertes aux femmes. De même refusait-elle de se marier par complaisance – elle restera célibataire jusqu’à sa mort.
Les idées « radicales », comme on les nommait, de Mary Taylor heurtaient Charlotte Brontë, d'opinion conservatrice. Celle-ci les attaquera dans son roman social Shirley où elle mettra en scène les Taylor sous les traits des Yorke, figurant Mary sous ceux de Rose.
L'âge adulte venu, le désir de découverte et d'aventure poussa Mary Taylor à quitter l'Angleterre. En 1841, alors qu'elle avait 24 ans, elle entra ainsi avec sa sœur Martha en pension à Bruxelles (au château de Balkenberg). C'est sur ses instances que Charlotte et Emily Brontë, qui nourrissaient avec Anne le projet d'ouvrir une école, choisirent la capitale de la jeune Belgique pour parfaire leurs compétences (au sein de la pension Heger). Toutefois, peu de temps après ces retrouvailles, Martha mourut brutalement – pour des causes demeurées mystérieuses. Dans Shirley, Charlotte Brontë se souviendra de Martha et de son triste destin à travers le personnage de Jessie.
Par la suite, à la fin de l’année 1842, Mary Taylor partit pour l’Allemagne dont elle désirait apprendre la langue. De façon inusuelle pour une femme à l'époque, elle y enseignera l'anglais dans une école de garçons.
En 1845, elle fit avec un de ses parents le bond de l'immigration en Nouvelle-Zélande dont la colonisation avait tout juste commencé depuis quelques années – non sans avoir invité Charlotte Brontë à l'accompagner, mais celle-ci, bien que tentée, ne put se résoudre à délaisser son père vieillissant. Se lançant d'abord dans la vente de bétail, Mary Taylor ouvrit ensuite à Wellington une boutique avec succès. Selon les recherches de Joan Stevens, cette boutique devait devenir, au fil des successeurs, un grand magasin qui aura jusqu'à cinq cents employés. (On peut s'amuser à l'idée que Katherine Mansfield, née à Wellington à la fin du siècle, y a mis peut-être plusieurs fois les pieds sans rien savoir de son rapport avec les sœurs Brontë !)
C'est en Nouvelle-Zélande aussi que Mary Taylor apprit la mort prématurée de Charlotte Brontë en 1855 qu'elle ne devait ainsi plus jamais avoir l'opportunité de revoir dix ans après leur dernière rencontre.
Sans que l'on en connaisse les motifs, Mary Taylor décida en 1860 de quitter la Nouvelle-Zélande pour se rétablir définitivement dans son Yorkshire natal.
Dès lors, Mary Taylor occupa une partie de son temps à écrire des articles défendant la cause féministe. Selon les termes de Joan Stevens, ces articles étaient animés par « la foi que les ''ladies'' qui refusent de s'abîmer les mains, sont moins utiles que les ouvriers ; que les femmes ont un cerveau, même pour la science ; que la soumission N'EST le devoir de personne à l'âge adulte ; que le commandement de Milton au sujet des rôles de l'homme et de la femme,'' Lui seul pour Dieu, elle pour Dieu en lui'', n'est pas recevable comme Eve peut très bien ne pas trouver ''Dieu en lui''. » (Les capitales sont dans l'original.)
Mary Taylor exprima aussi ses convictions dans un roman commencé vers 1850, mais achevé tardivement peu avant sa mort en 1893 à 76 ans. Parue en 1890, Miss Miles relate le destin de quatre amies dans les années 1830. (Ce roman a été réédité en 1990 chez Oxford University Press.)
Charlotte Brontë évaluait « le prix de Mary au-dessus des rubis ». De l'ouvrage en question aujourd'hui, nous dirons que, grâce aux soins de Joan Stevens, il vaut la peine d’être recherché sur Internet, quitte à le commander en Australie, comme moi, sans compter les frais de port !
7 février 2013
Mary Taylor : Letters from New Zealand and Elsewhere, rassemblées et présentées par Joan Stevens, Auckland University Press & Oxford University Press, 1972.











