The Wanderer of the Moors est un blog dédié aux sœurs Brontë. Il est maintenant achevé. Les sœurs Brontë sont nées au début du XIXe siècle dans le Yorkshire, région alors industrielle au Nord-Est de l'Angleterre. Elles ont passé leur brève vie dans un certain isolement, pour la plus grande part à Haworth, bourg au pied de la lande qu'elles chérissaient. Elles se sont adonnées à l'écriture dès l'enfance en compagnie de leur frère Branwell (1817-1848) qui devait mourir alcoolique et drogué. Si Charlotte (1816-1855) est connue de tout un chacun pour Jane Eyre (1847), elle a écrit trois autres romans : Le Professeur (vers 1846, publié en 1857), Shirley (1849) et Villette (1853). Tous ont pour sujets communs l'amour et la réalisation de soi dans une société inégalitaire et patriarcale. Pour sa part, Emily (1818-1848) a développé un romantisme personnel et sombre dans ses poèmes et Les Hauts de Hurlevent (1847). Enfin, Anne Brontë (1820-1849) a traité d'abord du sort des gouvernantes d'après ses propres expériences dans Agnès Grey (1847), roman empreint particulièrement de piété. Inspirée probablement par son frère, elle s'est ensuite attaquée aux ravages de l'alcoolisme et de la débauche dans La Locataire de Wildfell Hall (1848).
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Biographie sommaire

Voici, pour commencer, un aperçu général de la vie des sœurs Brontë ainsi que de leur frère moins connu, Branwell. Nous évoquerons ensuite la figure de chaque membre de la fratrie à travers des ouvrages d'époque et d'ordre divers. En ce qui concerne Charlotte, Branwell et Emily, nous explorerons les premières arcanes du Brontë Myth, titre de l'étude que Lucasta Miller a consacré, en 2001, à toutes les légendes que la popularité des sœurs Brontë a malheureusement engendré depuis le milieu du XIXe siècle... 

Portrait des sœurs Brontë – Branwell Brontë
(Source de l'image : Wikimedia Commons)

Derniers enfants du pasteur Patrick Brontë, d'origine irlandaise, et de Maria Branwell, Charlotte, Branwell, Emily et Anne sont tous nés dans le village de Thornton, dans le Yorkshire, au nord de l'Angleterre, entre 1816 et 1820. 

C'est quelques semaines après la venue au monde de la cadette Anne en 1820 que la famille Brontë quitta Thornton pour Haworth, situé non loin. Le nom de la petite localité deviendra attaché à celui des sœurs Brontë en raison de ses landes sur lesquels donnait (et donne toujours) directement le presbytère familial. Ce formidable terrain d’exploration, de jeu et de rêves inspirera en particulier Emily pour ses Hauts de Hurlevent

Les premières années à Haworth furent cependant marquées pour les petits Brontë par des pertes tragiques. En 1821, leur mère Maria succomba à un cancer, puis, en 1825, leurs deux sœurs aînées, Maria et Elizabeth, moururent des suites d’infections contractées dans une pension insalubre. Ces épreuves hantèrent Charlotte qui mettra en scène le terrible souvenir de Cowan Bridge dans Jane Eyre

Les enfants survivants vécurent dès lors sous l’autorité austère de leur père et de leur tante méthodiste, Elizabeth Branwell. Leur quotidien était heureusement animé par Tabitha Aykroyd, une femme de charge pleine d’entrain. L’imagination devint leur refuge à travers les univers fantasques de Glass Town et de Gondal qui les occupèrent même une fois l’âge adulte venu (cf. rubrique Juvenilia). 

Au cours de leur adolescence, les sœurs Brontë fréquentèrent la pension de Roe Head pour de plus ou moins longs séjours (il dura seulement trois mois pour Emily). Charlotte y noua des amitiés solides avec la pieuse Ellen Nussey et la forte figure de Mary Taylor (cf. Entourage et inspirations). À ses 18 ans, en 1835, elle y deviendra enseignante pendant deux ans et demi. 

Issues d'un foyer somme toute modeste, les sœurs Brontë étaient confrontées à un avenir incertain. Sans mariage en vue, elles cherchèrent du travail (comme enseignante ou comme gouvernante) avec peu de bonheur. Seule Anne parviendra à se maintenir dans une place de gouvernante auprès de la famille Robinson dans les environs de York à partir de la fin de l'année 1841. 

Le désir d’indépendance poussa les sœurs Brontë à envisager l’ouverture d’une école. Pour se préparer, Charlotte et Emily se rendirent à Bruxelles en 1842, mais leur séjour fut écourté par le décès de leur tante quelques mois plus tard. 

Définitif pour Emily, ce retour au pays natal ne fut que temporaire pour Charlotte qui passa alors en Belgique une année supplémentaire marquée par la solitude et ses sentiments tourmentés à l’égard du professeur Constantin Heger dont le souvenir imprégnera aussi son œuvre. 

De son côté, au cours de toutes ces années, Branwell déçut peu à peu les attentes placées en lui par sa famille. Après avoir abandonné de développer ses talents artistiques à Londres, il enchaîna les déboires professionnels. 

Engagé par l’entremise d’Anne comme précepteur chez les Robinson en 1843, Branwell fit encore si bien des siennes qu'il se vit congédié avec bruit deux ans plus tard en 1845 – peu de temps avant sa sœur cadette ayant elle-même remis sa démission. Le motif à ces évènements reste incertain. On soupçonne une liaison adultère entre Branwell et la maîtresse de maison, Mrs. Robinson, mais il n'existe pas de document l'attestant hors de tout doute (cf. Branwell). 

Quoi qu'il en soit, Branwell sombra alors dans l'alcool et à la drogue. Par ailleurs, les sœurs Brontë virent leur projet d'école tourner court faute d'inscription. 

C'est de la sorte dans un contexte des plus pesants qu'elles se décidèrent à tenter leur chance dans la littérature. 

Sous le pseudonyme masculin des frères Bell, la déconvenue les attendit d’abord puisque leur recueil commun de poésie, publié en 1846, ne trouvera que deux acquéreurs. 

Entretemps, chacune s'était lancée dans la rédaction d'un roman : Le Professeur pour Charlotte, Les Hauts de Hurlevent pour Emily, Agnès Grey pour Anne. Le premier ne devait intéresser aucun éditeur au contraire des deux autres. Cependant, Charlotte Brontë conjura bientôt le sort avec Jane Eyre qui rencontra à l'automne 1847 un succès foudroyant – que furent loin d’avoir de leur côté Les Hauts de Hurlevent et Agnès Grey. Anne Brontë fera même l’expérience d’un certain rejet au printemps suivant, en 1848, avec La Locataire de Wildfell Hall et son héroïne fuyant un mari alcoolique. 

Las, les jours de la famille Brontë devaient prendre à nouveau un tour déchirant. Branwell mourut de ses excès en septembre 1848, à 31 ans. Après avoir pris froid à son enterrement et refusé tout soin, Emily, alors âgée de 30 ans, le rejoignit dans la tombe à peine trois mois plus tard, en décembre, avant que cela ne soit le tour d’Anne, dont la santé avait été toujours fragile, à 29 ans, en mai 1849. 

Charlotte vécut à partir ce moment-là de longues années de solitude à Haworth aux côtés de de son père vieillissant, ne goûtant ainsi guère aux fruits du succès de ses nouveaux romans parus après Jane Eyre : Shirley et Villette. Elle put croire en des jours meilleurs en se mariant avec Arthur Bell Nicholls en 1854, mais la maladie la rattrapa et elle mourut près d'accoucher au mois de mars 1855, peu avant ses 39 ans. 

17 janvier 2013

Tourisme autour du cimetière

Si je n’avais acquis sur Internet le DVD documentaire en question dans cet article, je m’imaginerais bien l’avoir fait à Haworth, le village où vécurent les sœurs Brontë, haut lieu du tourisme dans le Yorkshire. C’est non en admirateur de l’œuvre des sœurs Brontë, mais en flâneur curieux, elles sont si célèbres, que j’y aurais fait une excursion une après-midi. J’aurais remonté la grande rue en pente, le regard attiré par les vitrines des boutiques des souvenirs qui la jalonnent. Mais n’étant pas venu pour cela, j’aurais d’abord ouvert mon portefeuille pour visiter le Parsonage Museum. J’aurais considéré avec intérêt les meubles, les vêtements, les tableaux, etc. ayant constitué l’univers quotidien de la famille Brontë avant, on ne peut faire autrement pour sortir, de passer par la boutique à laquelle j’aurais jeté naturellement un petit coup d’œil. Peut-être aurais-je été tenté par l’achat d'un roman des sœurs Brontë, d'un CD des Austen Maids, d’un mug à l'effigie des actrices de l'adaptation de Cranford, ou d’une boîte de caramels de la région, mais finalement mon choix se serait donc porté sur un DVD.

Revenu de mon excursion, j’aurais rangé ce DVD sur une étagère et j’en aurais oublié l’existence pendant plusieurs semaines jusqu’à un dimanche solitaire et ennuyeux. J’aurais alors contemplé, sur fond de morceaux de musique classique, de bien belles images de la lande, du village, des boutiques de souvenirs, du presbytère et de son cimetière, illustrant l’évocation du destin des sœurs Brontë « qui ont réussi à faire entendre leurs voix en dépit de tous les obstacles ».

Ah ! Vraiment ? Las, quelle était leur parole au juste, ce n’est pas avec ce documentaire que je l’eus appris, celui-ci étant avant tout biographique, sobre de ton, précis dans les dates. Ignorant comme j'eus été, je n’aurais pas remarqué cependant certains raccourcis factuels et des hypothèses plus ou moins douteuses au sujet d'existences dont, en fait, on ne sait pas grand-chose de sûr, surtout quant à Emily et Anne.

Des œuvres, il est un peu question quand même. Une poignée de minutes est consacré à faire un résumé quelque peu paresseux de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent, « remarquable tous les deux pour leur romantisme échevelé et leur écriture prenante ». Pour le reste de la production des sœurs Brontë, il faut bien dresser l’oreille, cela va vite : trente secondes pour Agnès Grey, « récit d’une gouvernante, inspiré par les propres expériences d’Anne Brontë, et où on sent l’empreinte du méthodisme de la tante Elizabeth Branwell » ; presque une minute pour son second roman, La Locataire de Wildfell Hall, « scandaleux à l’époque pour mettre en scène un mari alcoolique et une femme qui lui interdit d’entrer dans sa chambre ». Le Professeur de Charlotte est pour sa part « inspiré de son séjour en pension à Bruxelles et raconte une histoire d’amour ». Shirley est « un roman sur les Luddites ». Dans Villette, « Charlotte revient sur son séjour en Belgique non sans exprimer de l’aigreur au sujet de madame Heger, la directrice de son ancienne pension et femme de Constantin Heger dont Charlotte était désespérément amoureuse »

Mes citations ne sont pas textuelles, mais est-ce important ? Je n’ai pas envie de regarder une troisième fois ce documentaire inconsistant sur des auteurs populaires qui n’auraient pas porté en elles autre chose que des passions et palpitations. De manière générale, on sent chez nos voisins britanniques que la culture (j’entends celle qui porte de la réflexivité) est un article de choix, confiné à un cercle restreint : par snobisme ? par échec ? par dévalorisation ? Un peu des trois à mon avis. 

La dernière phrase du documentaire, que j’ai recopié avec soin, me semble signifiante :   

“(…) and it’s certainly not difficult to imagine the ghosts of Charlotte, Emily and Anne watching the effect of the big Brontë legacy on their beloved Haworth.”

Certes, les boutiques de souvenirs semblent prospères, mais on pourrait songer que les sœurs Brontë valent mieux. 

Date exacte ?

Sue Hosler & Liam Dale: The Brontë Sisters, Artsmagic Ltd, 2007.

Les Sœurs Qui ? on Screen


Après avoir vu ce film, j’ai ressenti le besoin de bien regarder le titre sur la jaquette du DVD : Les Cousines Dickinson... 1983... Belgique... Luciano Visconti... Pour les héroïnes, Catherine Deneuve, Miou-Miou, Stephane Audran... Pour le beau-frère terrible, Gérard Depardieu. Ma foi, oui, cela paraît être bon… 

Si j'ai douté de la sorte, c'est parce que l'ambition manifeste de cette œuvre n'est pas de relater fidèlement la vie des sœurs Brontë, mais d'en donner une vision esthétique dans le registre impossible évasion existentielle – Alain Delon y jouant avec une rare conviction le rôle de l'homme invisible attendue en vain par Charlotte Brontë pour connaître les joies de l'amour. 

Enfin, profitons donc du documentaire figurant en supplément du DVD pour éclaircir notre jugement… 

« Je crois qu’on s’est interdit de broder énormément. On a pas voulu, ou on a pas pu, on a pas su en tous les cas, je sais pas comment dire, mais en tous les cas on a brodé très peu sur des faits qui sont plutôt avérés », commence par déclarer Pascal Bonitzer, coscénariste du film. 

Quoi ? Qu’est-ce qu’il raconte celui-là ? Mais Les Sœurs Brontë est bourré d’erreurs et d’inventions ! En faire la liste serait recopier la moitié du scénario ! Par exemple, je ne veux parce que je ne saurais dire d'où a été sorti qu'Emily se vêtissait d'un pantalon pour partir promener dans la lande ou qu'elle s'adonnait au tir sur des boîtes de conserve en compagnie de son père – sans se révéler du reste douée... 

« On a eu envie d’utiliser, mais comme des documents, hein ? C’était finalement une espèce de point de vue documentaire – soit les témoignages de l’époque, soit les fictions, on a jamais eu le désir d’inventer », affirme cependant à son tour André Téchiné, heureusement bien calé dans un fauteuil pour ne pas tomber à la renverse au cas où son incohérence l'eut frappé. 

« L'espèce de point de vue documentaire » qui consista ainsi à mélanger « faits plutôt avérés » et « fictions » se révèle, sinon le plus probant, du moins le plus remarquable, en ce qui concerne Anne et Branwell lors de la période où ils se trouvèrent à travailler côte à côte chez la famille Robinson, la première comme gouvernante, le second comme précepteur – « faits avérés » de plein titre. Ensuite, si on ne veut pas couper les cheveux en quatre, on pourrait toujours certes prendre pour un « élément authentique rapporté » le fait d'attribuer aux Robinson des enfants qui n'étaient pas les leurs, les enfants en question représentant manifestement ceux de la précédente famille qui avait employé Anne, les Ingham. Et de même quant au fait de mettre en scène au sein de cette famille « recomposée » des situations issues d'Agnès Grey, on pourrait parler de « fictions attestées » puisque le roman est en grande partie autobiographique. Par contre, comment appeler le fait d'avoir aussi mis en scène des situations issues de sa propre imagination : des « hypothèses sûres » ? Et ensuite, bien des années plus tard certes, le fait d'être dans la dénégation devant un tel embrouillamini : des « trous de mémoire manifestes » ? 

« Il y a très peu, à ma connaissance, il n’y en a pas, de scènes où on serait permis d’inventer, ce qui fait d’ailleurs qu’il y a peut-être des lacunes (…), mais qu’il faut accepter parce que justement on voulait rester fidèle aux documents. » 

Certes – si on n'avait pas accompli tout le contraire. Tout, y compris de témoigner de « lacunes » importantes vis-à-vis des « documents » auxquels « on voulait rester fidèle », Ellen Nussey et Mary Taylor brillant notamment par leur émouvante absence à l'écran : faut-il l'expliquer par l'indisponibilité de Marlène Jobert et de Mireille Darc pour tenir leur rôle ? 

De même quand il s'agit de faire voir la mer pour la première fois à Anne avant de mourir quand, dans la réalité, elle avait déjà eu des occasions de la contempler aux côtés des Robinson lors de villégiatures printanières et estivales : 

« — C’est beau, je suis contente, murmure Anne. 
 — Je n’aime pas la mer… ni la lande ! » grogne alors Charlotte. 

Las, Charlotte aimait l'une et l'autre.

Extrait du documentaire : Ellen Nussey priée de ne pas encombrer 
le plateau par André Téchiné (Dessin de Charlotte Brontë) 

Avec de tels manquements « documentaires », on ne s'étonnera pas que Les Sœurs Brontë ne soit pas d'un style naturaliste, André Téchiné est finalement bien obligé d'en convenir : 

« Il y a un souci théâtral et pictural, quoi. Il y a un formalisme dans le film qui est très déclaré, qui est très manifeste. Le film est très scénographié, avec une sorte de fixité, comme si on voulait figer, comme ça, ces images à moins qu’elles disparaissent. J’ai rien à dire par rapport à toute cette stylisation sinon qu’il faut pas perdre de vue, comment dire, le fondement, c’est-à-dire qu’on faisait en français un film sur les sœurs Brontë ; donc il était absurde, hors de propos de prétendre au réalisme. » 

Hum, quel dommage serait-on tenté de s'exclamer ! Car si André Téchiné avait osé « prétendre au réalisme », il aurait au vrai offert « une espèce de point de vue » rare et troublant par rapport à toutes les productions fantaisistes accumulées par les Anglais eux-mêmes au sujet des sœurs Brontë – en dépit d'une maîtrise indéniable de leur idiome national. 

Pour ma part, ce que je ne comprends pas dans les propos confus tenus dans le nôtre par André Téchiné, c'est cet embarras à assumer la vérité de son film dont le but manifeste n'était pas de relater fidèlement la vie des sœurs Brontë, mais de représenter de façon symbolique la détresse que celles-ci pouvaient éprouver dans leur (relatif) isolement. 

Toutefois, même sous cet angle, on pourrait reprocher à André Téchiné de ne pas avoir été à la hauteur de ce que les sœurs Brontë ont exprimé elles-mêmes avec puissance, voire innovation (est-ce que Villette ne constituerait pas le premier grand roman britannique sur la solitude urbaine ?). 

Dans l'ensemble, la vision offerte des sœurs Brontë et de l'Angleterre par André Téchiné se révèle superficielle. De la sorte, tous les effets esthétiques (ou vestimentaires quant à Emily) qu'il a multipliés peuvent non seulement apparaître faciles, mais manquer leur point. 

De même quand André Téchiné explique que Branwell « prend une dimension énorme » dans son œuvre parce que « c’est comme une histoire de vampires, de vierges vampires qui prennent la place du frère et qui accomplissent le destin d’artiste du frère », on peut se demander où il est allé péché une histoire aussi tordue, mais certainement pas là où il fallait... 

« Je sais pas si je suis un inconditionnel des œuvres ; bon, j’ai lu Les Hauts des Hurlevent, ça m’a bouleversé quand j’étais adolescent, mais en tous les cas, ce qui est sûr, je suis un inconditionnel de leur vie. » 

Mais inconditionnel de quelle vie ? Celle des sœurs Brontë, de leurs fantômes, ou bien de leurs fantasmes ? 

13 mars 2013 

André Téchiné : Les Sœurs Brontë, 1979, Gaumont.

Les Sœurs Qui ? on TV

The Wanderer of the Moors a le désir cette semaine de partager la traduction d'un article paru dans le Keighley Star en 2003 comme celui-ci se révèle fort significatif des légendes trompeuses qui se sont formées au sujet des sœurs Brontë depuis un siècle et demi.


Haworth, Harold Earnshaw Jr. 

Les deux journalistes français égarés dans la lande enfin retrouvés ! Hier après-midi, un couple de joggers a mis fin aux inquiétudes entourant la disparition depuis plusieurs jours d’Olivier Barrot et de Bernard Rapp dans les landes d’Haworth après les avoir repérés errant hagards autour de Top Withens. Pour rappel des faits, les deux hommes, animateurs de programmes culturels à la télévision publique française, avaient entrepris, dans le cadre d'un projet d'ouvrage sur la littérature britannique, une excursion dans la vie et l’œuvre des sœurs Brontë sans l'aide d'un guide encyclopédique éprouvé. 

Olivier Barrot et Bernard Rapp ont été transportés d'urgence au Palais des Études Brontéennes où leur cas a été évalué sévèrement par les érudits. En effet, l'accumulation de clichés, d'approximations et d'erreurs tout au long des huit pages de leur chapitre consacré aux sœurs Brontë témoigne d'un travail bâclé à la va-vite « sous une forme aiguë qui m’a laissé pantois » selon les mots du professeur Crimsworth en charge de sa correction. 

Ainsi ce chapitre offre-t-il les symptômes suivants : 

– Trouble de la personnalité : 

« Elles avaient tout d’héroïnes romantiques : elles connurent des passions funestes dans un paysage d’éléments déchaînés, où la violence des sentiments faisait foi. » 

Voici comment Olivier Barrot et Bernard Rapp présentent les sœurs Brontë « d'une manière aussi stylée que fausse qui eut mieux convenu pour parler des héros de leurs romans » déplore le professeur Crimsworth. 

 – Altération du sens de l'orientation : 

« Le décor tout d’abord. Un presbytère, celui d’Haworth, perché au sommet d’une petite montagne. Un paysage désolé alentour. Des chemins raides, puis des bruyères, des landes, un cimetière. » 

Le professeur Crimsworth s'amuse : 

« Face à une telle description d’Haworth, on comprend tout de suite comment Olivier Barrot et Bernard Rapp se sont perdus… » 

– Déformation de vision éculée du père des sœurs Brontë : 

« Personnage hors du commun, à tout point de vue, il n’est pas sympathique loin de là : tyrannique, habité par une forme de délire mental… » 

Pour le professeur Crimsworth, « ce portrait correspond à une image que les spécialistes ont remise en cause depuis longtemps. » 

– Anomalies biographiques proliférantes : 

(I) – « On sait que, la vingtaine révolue, les trois sœurs tentent d’ouvrir une école, mais, les frasques de leur frère aidant, elles ne parviennent pas à conserver leurs élèves. » 

En fait, elles n'enregistrèrent pas une seule inscription… 

(II) – « Paraissent ainsi, en 1845, les Poésies des sœurs Brontë, dont la tradition prétend qu’elles n’auraient trouvé que deux acquéreurs . » 

Le professeur Crimsworth précise : 

« Les sœurs Brontë ont publié leur recueil, primo, sous le titre Poems, secundo, en 1846, tertio, sous le pseudonyme des frères Bell – que les sœurs Brontë n'adoptèrent pas de la sorte plus tard, pour leurs premiers romans, comme Olivier Barrot et Bernard Rapp l'indiquent. Enfin, il était inutile d'employer le conditionnel pour souligner que leur ouvrage ne se vendit qu'à deux exemplaires puisqu'on le tient de Charlotte elle-même. » 

– Déficience orthographique nominale : 

« Un certain Nichols. » Olivier Barrot et Bernard Rapp identifient non seulement avec indélicatesse, mais avec une faute d'orthographe, le mari de Charlotte dont le patronyme complet était : Arthur B. Nicholls. 

« Dans les années 60, j’ai traité le cas d’un auteur qui souffrait gravement de cet handicap, Dominique Auriange. Dans son ouvrage populaire, La Maison sur la colline, il écrivit Sidgwick pour Sidgewick, Woolers pour Wooler et Weighley pour Keighley. Cette œuvre m'a fait beaucoup rire dans son ensemble. Ah ! Emily et sa guitare ! » en pouffe encore le professeur Crimsworth. 

– Déficience syntaxique secondaire : 

« Jane Eyre connaît immédiatement un succès fulgurant. Durant des mois, on s’interroge sur l’identité de son signataire. S’agit-il d’un homme ? De plusieurs hommes ? Personne n’imagine que les auteurs sont des femmes. » 

– Syndrome de lecture accélérée : 

« Ne négligeons pas enfin l’assez méconnu Agnès Grey, d’Anne Brontë, (…) qui raconte une histoire d’amour de facture assez classique, dans un univers britannique plus proche de la tasse de thé que de la ciguë. » 

Agnès Grey souffre certes d’être méconnu pour le professeur Crimsworth : 

« En fait, il est probable qu’Olivier Barrot et Bernard Rapp n'ont fait que survoler ce roman qui offre un regard particulièrement tranchant sur la société victorienne. » 

Last but not the least : 

– Dégénérescence de la mémoire rapide : 

En page trois du texte : « Précisons d’emblée que leurs vies seront courtes. (…) Leur père, en revanche, vivra jusqu’à son quatre-vingt-cinquième anniversaire. Avant de mourir, il aura l’idée curieuse de prendre contact avec Elizabeth Gaskell, écrivain et essayiste, pour lui demander d’écrire une biographie de sa fille. Ce qu’elle acceptera, et qui ne contribuera pas peu à forger la légende de Charlotte et à consolider sa gloire posthume. » 

En page huit  : « À la mort de son père [Charlotte] épousa son suppléant. » 

Dans un grand sourire, le professeur Crimsworth confesse : 

« C’est une des plus belles perles de ma carrière d’érudit. » 

4 avril 2013 

Olivier Barrot & Bernard Rapp : Lettres anglaises, NIL éditions, 2003.

The Brontë Myth

Nous allons enfin toucher quelques mots aujourd'hui de l'essai qui a compté beaucoup dans notre approche des sœurs Brontë dont l’œuvre autant que les personnes ont suscité les passions depuis le milieu du XIXe siècle. Or, qui dit passion dit péril d'égarement et, hélas, Lucasta Miller a eu de quoi en 2001 composer une histoire de plusieurs centaines de pages sur toutes les images fausses que l'on s'est formé des sœurs Brontë sous l'effet du sentimentalisme, du sensationnalisme, des évolutions des mœurs et des goûts, etc. Dans le cas d'Emily, il convient de reconnaître que Charlotte elle-même trompa le public comme nous le verrons un plus loin. 


LES MÉTAMORPHOSES DE CHARLOTTE BRONTË 

Dans son essai, Lucasta Miller s'attache plus particulièrement aux images de Charlotte et Emily. Elle montre, pour débuter, comment la biographie qu'Elizabeth Gaskell consacra à Charlotte en 1857, deux ans après la mort de celle-ci, joua un rôle éminent dans la façon problématique dont le public, pendant longtemps, connut les deux sœurs – ainsi que le reste de leur famille. 

Avec cette biographie, Elizabeth Gaskell entendait défendre Charlotte Brontë des reproches que certains, au sein d'une société victorienne pudibonde, faisaient à ses romans bouillonnant de passion. C'est pourquoi Elizabeth Gaskell crut bon de mettre au premier plan les qualités domestiques et féminines de son amie – quitte à laisser en coulisses certains points dérangeants de son existence, comme les sentiments qu'elle éprouva pour un homme marié, Constantin Heger, son professeur de français au cours de son séjour en pension à Bruxelles. Menant quelque peu sa biographie à la façon d'un roman à faire pleurer dans les chaumières (“folk-tale”), Elizabeth Gaskell érigea même Charlotte en modèle accompli du devoir et du sacrifice. Elle réussit si bien son entreprise de glorification auprès du public que c'est avant tout pour cela que Charlotte devint alors renommée. 

Même si cette vision vint à être remise cause, Charlotte demeurera une icône morale chez nos voisins jusqu'à la parution en une (pas moins) du Times en 1913 de ses lettres adressées à Constantin Heger, dévoilement qui embarrassa fort tous ceux qui célébraient la pureté de l'auteur de Jane Eyre. (1) 

Pour sa part, Lucasta Miller est circonspecte au sujet des sentiments réels exprimés dans ces lettres, mais je trouve difficile de ne pas voir en eux l'amour, surtout en considérant des romans comme Le Professeur et Villette

Quoiqu'il en soit, après cette première affaire, Charlotte Brontë fera partie des grandes cibles du mouvement de critique de la société victorienne tel qu'il prit place au cours des années 20. Elle finira même par être présentée comme un cas typique de névropathie par certains auteurs inspirés par la psychanalyse – de façon caricaturale aux yeux de Lucasta Miller. 

Toutefois, ce discrédit ne se répandit guère qu'au sein des milieux cultivés. Au-delà, le “folk-tale” dans la lignée d'Elizabeth Gaskell prospéra toujours pour Charlotte et ses sœurs. 

Ce n’est pas la dernière péripétie que connaîtra l'image de Charlotte Brontë. Dans les années 60, la critique féministe trouvera de quoi brandir cette dernière comme une « martyre du patriarcat » – de façon tout aussi abusive, pour Lucasta Miller, que du temps où elle était brandit comme un exemple achevé du devoir domestique... 

Heureusement, comme Lucasta Miller s'en félicite, cette manière de célébrer ou de vilipender Charlotte Brontë selon les enjeux du moment prendra quand même fin dans les années 80 où l'objectivité l'emportera de plus en plus, y compris dans les ouvrages destinés au grand public... 

UN MYTHE FAIT MAISON : EMILY

Emily Brontë a aussi traversé le temps avec des masques variés, quoique différents de ceux de Charlotte. 

Comme nous l'avons déjà mentionné, c'est Charlotte que l'on doit tenir pour première responsable des visions erronées que l'on a eues de sa cadette. 

Lucasta Miller pointe d'abord la maladresse que témoigna Charlotte en voulant défendre la mémoire d'Emily ainsi que celle d'Anne face aux critiques leur reprochant une brutalité de style déplacée pour des femmes. Afin d'excuser ses deux sœurs, Charlotte les dépeignit comme de jeunes filles ingénues et rustres de la campagne au contraire de la vérité. 

À cet égard, Lucasta Miller pense que Charlotte ne comprenait pas bien elle-même Emily – elle n'est pas convaincue par le portrait, idéalisé, que celle-ci en offrit dans Shirley. Mais ce que Lucasta Miller déplore surtout est la manière avec laquelle Charlotte leurra la critique et le public vis-à-vis d'Emily en n'hésitant pas à adultérer son œuvre poétique. En vue de la publication d'un recueil de celle-ci, Charlotte, retoucha non seulement certaines compositions d'Emily, mais en imagina une tout entière, The Visionary, en son nom tout en faisant passer No coward soul is mine pour son testament spirituel (cf. The Last Thing). 

Si Charlotte présenta d'Emily comme un être rustique, Elizabeth Gaskell en rajouta par la suite une couche, pour ainsi dire, en la faisant apparaître comme une personne violente, voire bestiale sur la base d'anecdotes de seconde main – notamment celle où Emily aurait puni un jour son chien en le battant jusqu'au sang. 

Ces anecdotes des plus douteuses auront une influence durable sur la manière d'appréhender Emily. Ainsi, quand dans les années 1880, son œuvre commencera à être célébrée sous l'influence d'A. G. Swinburne, la jeune Mary Robinson (qui sera connue plus tard sous le nom de Mme Duclaux) lui consacrera sa première biographie personnelle en la « canonisant », pour reprendre Lucasta Miller, comme une poétesse mystique au génie pur et barbare. 

Plus flatteuse, cette nouvelle image restera longtemps attachée à Emily même si elle fut contestée dès la fin du XIXe siècle, notamment par Humphry Ward. Celle-ci, qui était un auteur de premier plan à son époque, voulut montrer toutes les influences littéraires que l'on retrouvait chez Emily : Lord Byron, les poètes des lacs, les romantiques allemands, etc. 

Il n'empêche, de se figurer Emily comme une barde païenne inculte (et vierge) en communion secrète avec la nature charmait davantage. Dans la lignée de Mary Robinson, May Sinclair, une autre authoress importante du début du siècle dernier, fit ainsi d'elle une prophétesse de l'idéalisme transcendantal dans The Three Brontës en 1912. D'autres, moins intellectuels, en feront une personne capable de voir les fantômes ou de parler avec Dieu... 

À partir de la même époque commenceront aussi à fleurir les théories extravagantes sur ses amours, que cela soit pour un homme (tel le professeur Heger...) ou pour une femme (cf. Just call me Virginia Emily Wuthering-Moore). 

À cela, si l'on ajoute les thèses, apparues dès les années 1880, selon lesquelles Emily Brontë ne devait pas être considéré comme le véritable auteur des Hauts de Hurlevent, mais plutôt son frère Branwell, vous comprendrez que certains aient pu croire qu'elle ait rejeté l’Église anglicane pour embrasser le catholicisme romain ! 

Enfin, n'en jetons plus car, s'il fallait faire le compte de toutes les bêtises dites sur Emily Brontë au fil du temps avant que les choses n'évoluent, il y aurait de quoi faire sombrer l'Angleterre sous les eaux. 


L'ouvrage de Lucasta Miller est brillant et se recommande à un public plus large que les amateurs des sœurs Brontë. Cependant, si je veux bien admettre que le sérieux accompagne l'étude de ces dernières depuis les années 80 au point que Lucasta Miller parle d’« âge d'or », je n'ai pas le sentiment qu'il a gagné véritablement les productions populaires, au contraire même dans un pays privilégiant toujours le spectacle sur le grand art – ou plutôt, confondant le spectacle avec le grand art. 

(1) La presse française s'en fera l'écho. 

18 août 2013 

Lucasta Miller : The Brontë Myth, Random House, 2001.

Les mystérieuses sœurs Gambier

Nous avons déjà traité en quelques occasions des aléas ayant marqué la postérité des sœurs Brontë. Depuis la publication de Jane Eyre en 1847, elles ont suscité en effet l'engouement, voire un culte chez les plus passionnés, aussi bien dans leur pays d'origine qu'en France. Dès 1848, une première poussée de fièvre brontëique gagna cette dernière à la suite d'un article dithyrambique d'Eugène Forcade au sujet de Jane Eyre pour la Revue des Deux mondes, article qui commençait par ses simples exclamations : 

« Un roman ! Un roman ! » 

Traductions, parutions en feuilleton dans la presse parisienne et régionale (1), adaptations théâtrales dont une (perdue) d'Alexandre Dumas, biographies, se multiplièrent pendant quelques années avant que la vogue, qui concernait avant tout Charlotte Brontë, ne retombe même si Jane Eyre demeura toujours une lecture populaire. 

La fièvre brontëique devait s'emparer toutefois à nouveau de notre pays quelques décennies plus tard, en 1925, grâce cette fois à l'enthousiasme de L'Action Française pour Les Hauts de Hurlevent. Pour l'anecdote, le roman d'Emily Brontë fut proposé alors au sein de la collection Les Cahiers de la Victoire aux côtés d'ouvrages comme La Révolution nationale de George Valois ou Les Combattants de Jacques Arthuis ! 

À compter de cette date, il serait fastidieux de dresser la liste de toutes les productions françaises ayant eu trait aux sœurs Brontë, que cela soit sur le papier, la scène ou l'écran, jusqu'à l'orée des années 90. Pour donner une idée de leur popularité durant cette longue période, en 1939, la biographie que Robert de Traz leur consacra fut déclarée « Livre du mois » par Le Petit Parisien, l'un des quotidiens français les plus importants à l'époque (en 1918, il tirait à 3 millions d'exemplaires), et en 1979, le film d'André Téchiné, présenté à Cannes, fut considéré comme un événement – même s'il ne remporta pas le succès escompté (cf. Les sœurs Qui ? on Screen). 

Mais revenons à la première atteinte de la fièvre brontëique telle qu'elle frappa notre pays au milieu du XIXe siècle à travers un article des plus curieux que j'ai déniché dans les archives de Gallica. Paru dans Le Monde Illustré le 29 juin 1861, il est signé de Jules Lecomte : 

« Un mystère à la fois biographique et littéraire pendant quelques années, passionné, irrité la partie véritablement intelligente de la société anglaise. 

Il s'agissait de connaître le véritable auteur du roman très-populaire de Jane Eyre, publié sous le pseudonyme de Currer Bell. On sait qu'un moment une très brillante et fort imprudente lady laissa dire autour d'elle que cette œuvre, à la fois charmante et forte, était découlée de sa blanche et aristocratique main promenée sur le papier parfumé de Bristol. Mais vint le jour de la confusion, lorsqu'un rédacteur de la Revue d’Édimbourg révéla le nom et la qualité du véritable autour de Jane Eyre, qui n'était autre que la toute simple miss Charlotte Brontë, une des trois filles du pasteur d'Haworth. 

Or, Charlotte n'était pas la seule au presbytère à tenir la plume d'une façon mystérieuse et imprévue; trois fleurs sauvages étaient écloses sur la même lige dans les bruyères désolées du comté d'York, et à côté de cette Jane Eyre, qu'on a définie « l'épopée des filles laides et sans dot, » Anne et Emily, les deux sœurs de Charlotte, écrivirent discrètement plusieurs romans, dont l'un, œuvre de la première et intitulé Agnès Grey, vient d'être traduit en français. Anne Brontë était fort jolie; c'était aussi celle des trois qui semblait destinée à avoir le plus de talent, un talent plein de hardiesse, d'imprévu, de terreur même, car les trois sœurs s'adonnaient à ce qu'on pourrait appeler le roman terrible ! Un trait de ce caractère plus qu'étrange suffira à faire entrevoir ce qu'il n'est pas de notre dessein d'énumérer : sa passion favorite était « de courir après les chiens enragés ! Elle les caressait, observait leurs allures et essayait de les soigner, » dit mistress Gaskell, biographe anglaise de ces trois sœurs bizarres. Elle les cautérisait elle-même avec le plus grand sang-froid, sans s'effrayer. 

Deux des filles du pasteur vinrent à Bruxelles en 1841, pour essayer de trouver dans l'enseignement un adoucissement à la détresse du logis. Mais sauvages comme vous pouvez les supposer, et protestantes exaltées, elles ne purent s'habituer aux gens de ville, et ne firent non plus rien pour leur plaire. Elles vivaient en parias, ne répondaient, que par monosyllabes et traitaient les Belges en pestiférés. Elles durent s'en retourner de fort mauvaise humeur. Elles languirent et moururent en 1848. Charlotte, l'aînée, survécut et s'adonna aux soins du ménage, devenus indispensables par la disparition de ses sœurs. Alors plus de littérature ! Jane Eyre resta son œuvre unique et son chef-d'œuvre. Vit-elle encore ? nous ne savons ; mais son livre vit en Angleterre, et même chez nous, où son étrangeté a été goûtée comme un fruit acide, qui plaît à certains palais. Sans doute Jane Eyre n'est pas sans quelque ressemblance avec les romans d'Anne Radcliffe, et surtout avec Le Majorat d'Hoffmann : c'est encore un de ces romans à outrance qu'affectionne aujourd'hui le goût insulaire, et offrant la peinture des passions violentes et mauvaises pousse, si l'on peut dire, à la dernière équation; mais le genre accepté, il y a des parties où éclatent de véritables beautés. 

Eh bien, il paraît que nous possédons en France, aussi enfermées dans l'un des départements les plus sauvages, non pas trois, mais deux sœurs littéraires, qui pourraient bien faire grand bruit d'ici à peu. Elles sont enfouies dans un petit village du département du Gers et ont reçu une certaine éducation du fait d'un oncle, curé du pays, un ancien soldat de l'Empire, voltairien et fort épris de mythologie dans sa jeunesse, mais depuis, passé des dieux à Dieu. On nous parle d'un manuscrit qui est en ce moment aux mains d'un de nos plus illustres académiciens, et qui, infailliblement destiné à voir incessamment le jour, avec une préface de l'immortel, fera une véritable et profonde sensation. Le sujet est puisé dans le contraste de la vie du château voisin avec celle de la ferme, du village, et le choc des personnages, inégaux par l'intelligence comme par la fortune, mais inégaux par en sens inverse et compensateur, détermine, nous dit-on, dans cette œuvre à demi sauvage, hérissée de hardiesses heureuses comme l'inexpérience seule en peut concevoir, un intérêt des plus vifs et une émotion soutenue. Trois éditeurs se disputent ce manuscrit, qui serait signé, si nous sommes bien informé, Jeanne et Lucie Gambier, — ou les sœurs de Béthune. L'aînée des deux est attendue à Paris la semaine prochaine ; on la dit d'une beauté étrange, saisissante. Une photographie mal réussie, que possède Mme Marie de Grandfort, montre les deux sœurs assises à leur table de travail. L'image gravée ira en tête du volume. 

C'est à l'aimable et brillante auteure de L’Autre Monde et d'Octave qu'on doit cette curieuse découverte, les sœurs Gambier étant d'un village voisin du château de Mme de Grandfort. C'est elle qui, ayant ouï parler dans le pays de l'assiduité à écrire des nièces du feu curé, les alla trouver et se fit montrer leur œuvre, dont elle fut si surprise et si charmée, qu'elle l'apporta à Paris, et, pour plus de réussite et d'éclat dans la présentation au public, la remit à un académicien véritablement célèbre, qui produira l'œuvre avec une sorte de passeport visé par lui. 

Attendons dans notre vanité d'avoir été le premier à révéler l'affaire ! » 


J’ai procédé à quelques recherches pour en savoir plus sur ces mystérieuses sœurs Gambier qui semblaient poursuivre la rédaction d’une version républicaine des Hauts de Hurlevent, mais je n’ai rien trouvé au point d’avoir quelques doutes sur la véracité même de l’information. 

Par contre, les erreurs que recèle cet article n’échappèrent pas à l’œil de certains à une époque où les journalistes devaient maîtriser aussi bien l'art de la plume que celui de l'épée. Voici ainsi comment, quelques semaines plus tard, dans Le Figaro du 4 août 1861, Louis Lafont voulut assener quelques coups bien sentis à Jules Lecomte : 

« M. Jules Lecomte, du Monde illustré, n'est point très ferré sur la littérature étrangère contemporaine. Il consacrait l'autre jour à l'auteur de Jane Eyre, Charlotte Broutë (Currer Bell), un article biographique, qui contenait quelques légères inexactitudes. 

1° « Jane Eyre, son chef-d'œuvre, est en, même temps son unique ouvrage. » Oui, à l'exception pourtant de Shirley, qui depuis 1850 a obtenu dix-huit éditions, et qui a été traduit trois fois en français ; de Villette, dont le succès n'a pas été moins grand des deux côtés du détroit ; du Professeur, ouvrage posthume, dont plusieurs de nos grands journaux donnent en prime une traduction à leurs abonnés. 

2° Charlotte Brouté a créé le genre dit ROMAN TERRIBLE. C'est une littérature épicée, fantastique. C'est absolument comme si le spirituel et bien informé chroniqueur appelait le Marquis de Villemer – qui procède directement de Jane Eyre – un roman terrible, et donnait la qualification de littérature épicée, fantastique aux œuvres de MM. Jules Sandeau, Octave Feuillet, ou bien à Paul et Virginie

3° J'ignore si elle est morte ou si elle vit encore. Hé quoi, biographe insouciant, vous ne prenez même pas la peine d'ouvrir Vapereau ou la Biographie générale, de Firmin Didot ! Vous sauriez ainsi que Charlotte Broutë, devenue mistress Nicholls, est morte le 31 mars 1855, et que sa mort a été un deuil profond pour la littérature anglaise, dans laquelle, après Thackeray et Dickens, elle occupait incontestablement le premier rang. 

S'il y avait à Londres un journal à images, intitulé The illustrated World, le chroniqueur de cette feuille, M. Julius the Count ne se permettrait certainement pas d'écrire : J’ignore si madame George Sand est morte, ou si elle vit encore. » 


Ah, qui dira quelle animosité au juste poussa ainsi Louis Lafont à s'attaquer à Jules Le Comte ? Toutefois, au jeu des 7 erreurs, Louis Lafont lui-même aurait pu être attaqué pour (outre les fautes concernant le nom de Charlotte Brontë) : 

1° Le fait d'avoir négligé, dans sa petite liste des bévues commises par Jules Lecomte, les lauriers destinés à Anne quand ils l'étaient visiblement pour Emily. 

2° Le fait de n'être pas plus « ferré sur la littérature contemporaine » que Jules Lecomte pour faire de Charlotte Brontï la fondatrice du « ROMAN TERRIBLE » – c'est-à-dire gothique que l'on doit en fait à Walter Halpole à la fin du XVIIe siècle. 

3° Le fait de reprocher à Jules Lecomte de ne pas avoir consulté son Vapereau au sujet de l'auteur de Jane Eyre. Voici en effet ce qu'un journaliste plus consciencieux eut pu en apprendre dans l'édition de 1858 de ce dictionnaire réputé à son époque : 

« BELL (Charlotte BRONTE, mistress NICHOLS, plus connue sous le nom de Currer), femme de lettres anglaise, est née en 1824, à Haworth (comté d'York), où son père exerçait des fonctions ecclésiastiques. Passionnée pour les lettres, elle débuta par un volume de Poésies (Poems, l846), composé en commun avec ses deux sœurs Emily et Anne, et publié sous le pseudonyme de Currer, Ellis et Acton Bell. Ce livre n'eut pas un grand succès. Elle écrivit ensuite, en quelques semaines, le roman de Jeane Eyre (1847, 3 vol.), qui fut accueilli comme un chef-d'œuvre de grâce féminine, de vérité et de passion, qui a été traduit dans toutes les langues. Les deux romans de mœurs qui suivirent, Shirley (1849, 3 vol.) et Villette (1853), eurent une moindre popularité. On y trouve le même dédain des formes romanesques, la même sobriété, la même profondeur d'observation. L'auteur, après avoir vu mourir ses sœurs d'une phtisie pulmonaire, se maria au révérend Arthur Bell Nichols (juillet 1854), qui succéda à son père comme vicaire d'Haworth. Elle succomba, dans ce village, à la même affection le 31 mars 1855. » 

Je laisse le lecteur se rapporter à un dictionnaire plus récent et sûr pour relever ce qui ne va pas. 

(1) C'est de cette façon qu'Agnès Grey fut d'abord offert par La Presse Littéraire à la découverte des lecteurs français en 1859 – quoiqu'en faisant passer son auteur pour Charlotte sous son pseudonyme de Currer Bell. 

1er janvier 2014