Ainsi s’emporte Shirley devant la proposition en mariage intéressée de Robert Moore, confronté non seulement à la menace de faillite, mais aussi à la révolte de ses ouvriers contre la mécanisation.
Avec Shirley, publié en 1849, Charlotte Brontë a offert un des très rares romans consacrés aux luddites (du nom de leur chef imaginaire, le général Ludd), restés dans la mémoire collective britannique pour les démolitions de machines auxquelles leurs griefs les entraînèrent entre 1811 et 1813.
L'espèce de jacquerie industrielle que représenta le mouvement luddite débuta en mars 1811 dans le Nottinghamshire pendant que l’Angleterre était en pleine guerre contre Napoléon. Elle eut pour déclencheur la répression que les autorités exercèrent contre des tondeurs de draps qui manifestaient. Une partie de ces derniers ripostèrent alors en détruisant des métiers à tisser, action qui fut répétée au cours des mois suivants dans divers endroits du Nottinghamshire avant que l'agitation ne gagne le Yorkshire en 1812, puis le Lancashire en 1813.
Dans son roman, Charlotte Brontë fait revivre l'ambiance de guérilla qui se développa dans sa région natale avec ses bandes d'ouvriers opérant la nuit pour jeter dans le marais des machines convoyées, assassiner un patron chez lui ou se lancer à l'assaut d'une usine.
Les autorités réagirent d’abord au mouvement par l'adoption d'une nouvelle loi sur le travail qui contribua à diminuer les troubles dans le Nottinghamshire. Mais ensuite, devant la montée des violences ailleurs dans le pays, son attitude devint plus dure (ce que dénonça en 1812 Lord Byron dans un discours au Parlement où il siégeait) : envoi de la troupe (ces cavaliers qui passent au loin lors de la fête de la Pentecôte chez Charlotte Brontë), espions infiltrés, arrestations plus ou moins arbitraires, procès plus ou moins expéditifs avec au bout la déportation en Australie ou la peine de mort à laquelle fut condamné notamment George Mellor, le plus célèbre des meneurs luddites.
Affaiblie, la révolte s'essouffla au cours de l'année 1813 même si elle connut des résurgences sporadiques avec l'attaque d'une usine à Loughborough (Lancashire) en 1816 et une tentative de soulèvement, tué pratiquement dans l’œuf, à Pentrich (Derbyshire) en 1817.
Après avoir été mis en échec, le mouvement luddite ne survécut guère dans les mémoires. On en trouve peu mention dans le débat politique sur le machinisme qui prit place au cours du XIXe siècle au Royaume-Uni et qui vit la foi en ses bienfaits et ceux du libéralisme triompher. L’opinion prévalente dénonçait les luddites comme des rétrogrades stupides, y compris parmi les communistes sous la houlette de Karl Marx.
Pour celui-ci, les luddites s'étaient trompés de cible. Ce n’était pas les machines qu'il leur eut fallu viser, mais leurs propriétaires en considérant les premières comme des instruments de libération et de bien-être pour le prolétariat pourvu qu'il en devînt le maître.
Toutefois, à l'orée du XXe siècle, un autre regard commença à être jeté sur la lutte luddite pour y voir un produit de l'interdiction du syndicalisme. Plus tard, le célèbre historien marxiste, E. P. Thompson, voulut montrer dans sa grande œuvre, La formation de la classe ouvrière anglaise, comment cette lutte ne concernait pas seulement les machines, mais toute la société notamment sous l'influence du « radicalisme » de Thomas Payne. Dans Shirley, Charlotte Brontë critique ce courant politique britannique, qui resta toujours minoritaire, à travers les Yorke, famille haute en couleur de patrons-manufacturiers.
Si la thèse d'E. P. Thompson souffrait de manquer de documents, elle a inspiré depuis sa parution de nombreux travaux de relecture de l'épisode luddite, par exemple dans la perspective de communautés locales faisant face, à travers le développement technologique, à un bouleversement social et un « séisme moral » selon l’expression de Charlotte Brontë dans Shirley.
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Cette expression de « séisme moral », Kirkpatrick Sale, un des plus importants penseurs anarchistes de notre époque, l'a reprise dans son essai Les Nouveaux Luddites (Rebels against the Future, 1995) dont je voudrais toucher deux mots.
Tout au contraire de faire des luddites des épouvantails de chair plantés au milieu de précieuses machines, Kirkpatrick Sale y a trouvé pour sa part de quoi méditer avec profit sur les avancées technologiques.
Selon lui, si « les machines changent, pas le machinisme (…) La technologie n’est pas neutre. Les outils ne sont en rien capables du meilleur comme du pire, en fonction de l’utilisateur (…) La technologie s’accompagne d’une logique inévitable [portant] en elle les valeurs et les finalités du système qui lui donne naissance. » Cette logique serait celle de « la croissance et de la production, de la vitesse et de la nouveauté, de la puissance et de la domination, autant de valeurs vouées à occasionner des changements continus, rapides et perturbateurs à tous les niveaux de la société ».
Les luddites auraient prévu, confusément, ces implications de l’industrialisation :
« Parce que la technologie est par nature artificielle (…), elle tend à éloigner les humains de leur environnement et à les y opposer. »
Et elle le ferait de manière d’autant plus irrésistible qu’elle serait devenue un credo d’État et de société, que ceux-ci soient démocratiques ou pas, imprégnant à tel point notre vision du monde qu'elle nous paraîtrait naturelle.
Kirkpatrick Sale croit cependant qu'une alternative est possible en se fondant sur les exemples de certaines communautés existantes, comme les amish ou les Indiens aux États-Unis, qui jouissent à ses yeux de « moins de confort, mais de rapports plus unis et fraternels, harmonieux et réguliers, dépourvus en général, de crimes, d’addictions, d’anomie, de pauvreté ou de suicides ».
En attendant, Kirkpatrick Sale signale que « n’importe qui peut résister » en rejetant le consumérisme même si cela n'est pas suffisant :
« Aujourd’hui la tâche politique d’une résistance – au-delà des actes silencieux auxquels appelle Mumford – est d’essayer de rendre moins invisibles la culture de l’industrialisme et ses postulats. »
Pour ma part, sans être (comme Charlotte Brontë) un anarchiste, je trouve que chacun à la fin devrait réfléchir à la question de façon profonde : peut-on sérieusement prétendre, à l'heure de la banquise qui fond à cause de l'activité industrielle, que l’invention d’un 4x4 amphibie fonctionnant à l’énergie solaire constituera notre planche de Salut ?
1er mai 2013
Bibliographie :
Charlotte Brontë : Shirley, in collection Bouquins, Robert Laffont, 1992. (Éd. or. : 1849.)
Vincent Bourdeau, François Jarrige & Julien Vincent : Les Luddites, Éditions Ere, 2006.
Kirkpatrick Sale: : La Révolte luddite, L’échappée, 2006. (Éd. or. : Rebels against The Future, Perseus Publishing, 1995.)



