Elizabeth Gaskell se lança dans cette entreprise à la demande du père de Charlotte Brontë qui souffrait de l'image controversée de sa fille (laquelle, au commencement, était la seule à connaître le succès, il convient de préciser). Beaucoup de critiques reprochaient en effet à Charlotte Brontë (et à ses sœurs) d'avoir empreint son œuvre d'une fougue choquante pour une femme et d'avoir de la sorte « répudié », « trahie » sa nature...
Son travail est certes placé sous l'enseigne de la rigueur historiographique et débute par une longue exposition du cadre où les sœurs Brontë vécurent. Cette exposition n'est pas exempte toutefois de pittoresque. E. Gaskell présente ainsi le Yorkshire comme une terre dure aux habitants rustres, mais au cœur bon qu'elle oppose à ceux plus policés du sud de l'Angleterre (un de ses thèmes de prédilection du reste au cœur notamment de son roman le plus connu, Nord & Sud). Elle souligne la violence même qui règne (ou du moins régnait jusqu'à peu) dans la lande en rapportant plusieurs faits-divers. Elle mentionne à cet égard Les Hauts de Hurlevent et La Locataire de Wildfell Hall bien que cela soit moins pour en expliquer l'inspiration qu'en excuser la grossièreté...
De même, par la suite, E. Gaskell mettra beaucoup de soin à dépeindre les lieux où Charlotte Brontë séjourna au cours de son existence, tel le pensionnat de Cowan Bridge dans son enfance ou celui, beaucoup plus tard, tenue par Madame Heger à Bruxelles. On peut jusqu'à trouver E. Gaskell fastidieuse, d'autant que ce n'est pas avec un souci égal du détail qu'elle traite de la vie et de la personnalité de Charlotte et des membres de sa fratrie.
Au vrai, plus le regard d'E. Gaskell se concentre vers eux, moins il est net.
En ce qui concerne la figure centrale de son ouvrage, il est loin de manquer de justesse. Les nombreuses lettres de Charlotte Brontë qui parsèment le récit en témoignent avec sève. Elles imposent l'idée de vertus marquées. De façon plus profonde, elles font apparaître Charlotte Brontë comme une petite femme pleine de tout, de bonté, d'intelligence, de passion, une pile d'émotivité et de désirs frustrés. L'honnêteté déplorera certes aussi ses préjugés et son inclination au mépris, en particulier envers les catholiques ou les Flamands. Les découvertes et les épreuves des années atténueront heureusement ceux-ci.
Mais si E. Gaskell, pour sa part, met en relief les tensions qui animaient ce tempérament ardent porté facilement à l'enthousiasme ou à la déprime selon les circonstances, c'est pour mieux glorifier les victoires de son sens moral et de sa féminité – non sans être réductrice et dissimulatrice.
Réductrice, E. Gaskell l’est parce qu’elle s’emploie à doter sa défunte amie d’une auréole de sainteté (domestique) au détriment de ses romans à peine effleurés et ce par le petit bout de la lorgnette, c'est-à-dire en s’attachant davantage à la question des personnes réelles que Charlotte Brontë a mis en scène plûtot qu’à ce qu’elle désirait exprimer – mais passons, c’est un vice anglais pour lequel il n’y a rien à faire.
Dissimulatrice, E. Gaskell l’est des sentiments, vraisem-blablement d'ordre amoureux, que Charlotte Brontë éprouva pour le professeur Heger lors de son séjour en pensionnat en Belgique. Comme ce dernier et sa femme étaient toujours vivants au moment de l'écriture de la biographie, on peut admettre qu'il était délicat de traiter d'une telle question et, de la sorte, on peut excuser E. Gaskell.
E. Gaskell va loin en accusant Mrs. Robinson (devenue ensuite Lady Scott) d'avoir été en partie responsable de la mort prématurée des sœurs Brontë pour avoir séduit leur frère Branwell quand il était précepteur d'un de ses fils.
Branwell, le terrible Branwell qu’E. Gaskell évoque toujours sous un jour négatif comme un enfant trop gâté qui se sera complu à mener une vie dissolue jusqu'à l'auto-destruction sans se soucier de ses jeunes sœurs ingénues. S'il est vrai qu'il leur causa du mal, et tant à Charlotte qu'elle en vint quasiment à le renier, on peut reprocher à E. Gaskell d'avoir été univoque.
De surcroît, le travail d'E. Gaskell souffre que la découverte par les sœurs Brontë de la liaison entre Branwell et Mrs Robinson soit antidatée de plusieurs mois. Les chagrins exprimés durant cette période par Charlotte dans ses lettres y sont de la sorte rapportés mal à propos. Je veux croire qu'E. Gaskell ne fit que se méprendre sur ces dernières, mais il n'en reste pas moins qu'une telle erreur prive son récit d'un peu plus de fiabilité.
Sur la scène dressée par E. Gaskell où Charlotte est transfigurée en modèle des vertus féminines et Branwell en personnage de villain diabolique, Emily et Anne n'occupent que peu de place. Nous l'avons déjà mentionné, à l'époque de la parution de la biographie, il n’y avait que Charlotte qui était populaire. Toutefois, le portrait d'Emily comme une sorte d'oursonne de la lande un peu pantouflarde est marquant et dégage de l’authenticité même si on peut déplorer sa superficialité et certaines anecdotes à l'allure légendaire. Pour la seconde, que dire sinon qu'elle excella dans ce qui devait devenir son rôle fétiche pendant longtemps : la femme ombre.
Ainsi, la biographie d'Elizabeth Gaskell se révèle insatisfaisante. Si elle est mue par un désir de fournir un travail minutieux, elle poursuit un but édifiant qui le biaise en partie (« oh ! »)
On peut dire qu'Elizabeth Gaskell procéda avec les mots comme George Richmond avec son pinceau quand il « idéal-isa », pour son célèbre portrait, les traits de Charlotte Brontë. Elizabeth Gaskell idéalisa pour sa part la personnalité de celle-ci qui n'en avait guère besoin du reste tant elle présentait, malgré ses quelques défauts, une réelle beauté.







