The Wanderer of the Moors est un blog dédié aux sœurs Brontë. Il est maintenant achevé. Les sœurs Brontë sont nées au début du XIXe siècle dans le Yorkshire, région alors industrielle au Nord-Est de l'Angleterre. Elles ont passé leur brève vie dans un certain isolement, pour la plus grande part à Haworth, bourg au pied de la lande qu'elles chérissaient. Elles se sont adonnées à l'écriture dès l'enfance en compagnie de leur frère Branwell (1817-1848) qui devait mourir alcoolique et drogué. Si Charlotte (1816-1855) est connue de tout un chacun pour Jane Eyre (1847), elle a écrit trois autres romans : Le Professeur (vers 1846, publié en 1857), Shirley (1849) et Villette (1853). Tous ont pour sujets communs l'amour et la réalisation de soi dans une société inégalitaire et patriarcale. Pour sa part, Emily (1818-1848) a développé un romantisme personnel et sombre dans ses poèmes et Les Hauts de Hurlevent (1847). Enfin, Anne Brontë (1820-1849) a traité d'abord du sort des gouvernantes d'après ses propres expériences dans Agnès Grey (1847), roman empreint particulièrement de piété. Inspirée probablement par son frère, elle s'est ensuite attaquée aux ravages de l'alcoolisme et de la débauche dans La Locataire de Wildfell Hall (1848).
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Purification

De la main d'Elizabeth Gaskell (1810-1865), une des grandes authoress de l'époque victorienne, la biographie de Charlotte Brontë, parue en 1857, soit deux ans après sa mort, demeure un classique chez nos voisins. 

Elizabeth Gaskell se lança dans cette entreprise à la demande du père de Charlotte Brontë qui souffrait de l'image controversée de sa fille (laquelle, au commencement, était la seule à connaître le succès, il convient de préciser). Beaucoup de critiques reprochaient en effet à Charlotte Brontë (et à ses sœurs) d'avoir empreint son œuvre d'une fougue choquante pour une femme et d'avoir de la sorte « répudié », « trahie » sa nature... 


Sautant sur l'occasion de défendre celle dont elle était devenue une amie proche dans les dernières années de son existence, E. Gaskell ne sut malheureusement pas éviter l'écueil de l'hagiographie. 

Son travail est certes placé sous l'enseigne de la rigueur historiographique et débute par une longue exposition du cadre où les sœurs Brontë vécurent. Cette exposition n'est pas exempte toutefois de pittoresque. E. Gaskell présente ainsi le Yorkshire comme une terre dure aux habitants rustres, mais au cœur bon qu'elle oppose à ceux plus policés du sud de l'Angleterre (un de ses thèmes de prédilection du reste au cœur notamment de son roman le plus connu, Nord & Sud). Elle souligne la violence même qui règne (ou du moins régnait jusqu'à peu) dans la lande en rapportant plusieurs faits-divers. Elle mentionne à cet égard Les Hauts de Hurlevent et La Locataire de Wildfell Hall bien que cela soit moins pour en expliquer l'inspiration qu'en excuser la grossièreté... 

De même, par la suite, E. Gaskell mettra beaucoup de soin à dépeindre les lieux où Charlotte Brontë séjourna au cours de son existence, tel le pensionnat de Cowan Bridge dans son enfance ou celui, beaucoup plus tard, tenue par Madame Heger à Bruxelles. On peut jusqu'à trouver E. Gaskell fastidieuse, d'autant que ce n'est pas avec un souci égal du détail qu'elle traite de la vie et de la personnalité de Charlotte et des membres de sa fratrie. 

Au vrai, plus le regard d'E. Gaskell se concentre vers eux, moins il est net. 

En ce qui concerne la figure centrale de son ouvrage, il est loin de manquer de justesse. Les nombreuses lettres de Charlotte Brontë qui parsèment le récit en témoignent avec sève. Elles imposent l'idée de vertus marquées. De façon plus profonde, elles font apparaître Charlotte Brontë comme une petite femme pleine de tout, de bonté, d'intelligence, de passion, une pile d'émotivité et de désirs frustrés. L'honnêteté déplorera certes aussi ses préjugés et son inclination au mépris, en particulier envers les catholiques ou les Flamands. Les découvertes et les épreuves des années atténueront heureusement ceux-ci. 

Mais si E. Gaskell, pour sa part, met en relief les tensions qui animaient ce tempérament ardent porté facilement à l'enthousiasme ou à la déprime selon les circonstances, c'est pour mieux glorifier les victoires de son sens moral et de sa féminité – non sans être réductrice et dissimulatrice. 

Réductrice, E. Gaskell l’est parce qu’elle s’emploie à doter sa défunte amie d’une auréole de sainteté (domestique) au détriment de ses romans à peine effleurés et ce par le petit bout de la lorgnette, c'est-à-dire en s’attachant davantage à la question des personnes réelles que Charlotte Brontë a mis en scène plûtot qu’à ce qu’elle désirait exprimer – mais passons, c’est un vice anglais pour lequel il n’y a rien à faire. 

Dissimulatrice, E. Gaskell l’est des sentiments, vraisem-blablement d'ordre amoureux, que Charlotte Brontë éprouva pour le professeur Heger lors de son séjour en pensionnat en Belgique. Comme ce dernier et sa femme étaient toujours vivants au moment de l'écriture de la biographie, on peut admettre qu'il était délicat de traiter d'une telle question et, de la sorte, on peut excuser E. Gaskell. 
 
Par contre, dans ce pays féroce, hier du Cant, aujourd'hui des Tabloïds, E. Gaskell ne prend pas de gant avec une certaine dame de Mayfair, Lady..., une veuve du Yorkshire qui s'est remariée il y a moins de dix ans, oui, elle, madame !
 
E. Gaskell va loin en accusant Mrs. Robinson (devenue ensuite Lady Scott) d'avoir été en partie responsable de la mort prématurée des sœurs Brontë pour avoir séduit leur frère Branwell quand il était précepteur d'un de ses fils.  

Branwell, le terrible Branwell qu’E. Gaskell évoque toujours sous un jour négatif comme un enfant trop gâté qui se sera complu à mener une vie dissolue jusqu'à l'auto-destruction sans se soucier de ses jeunes sœurs ingénues. S'il est vrai qu'il leur causa du mal, et tant à Charlotte qu'elle en vint quasiment à le renier, on peut reprocher à E. Gaskell d'avoir été univoque.  

De surcroît, le travail d'E. Gaskell souffre que la découverte par les sœurs Brontë de la liaison entre Branwell et Mrs Robinson soit antidatée de plusieurs mois. Les chagrins exprimés durant cette période par Charlotte dans ses lettres y sont de la sorte rapportés mal à propos. Je veux croire qu'E. Gaskell ne fit que se méprendre sur ces dernières, mais il n'en reste pas moins qu'une telle erreur prive son récit d'un peu plus de fiabilité. 

Sur la scène dressée par E. Gaskell où Charlotte est transfigurée en modèle des vertus féminines et Branwell en personnage de villain diabolique, Emily et Anne n'occupent que peu de place. Nous l'avons déjà mentionné, à l'époque de la parution de la biographie, il n’y avait que Charlotte qui était populaire. Toutefois, le portrait d'Emily comme une sorte d'oursonne de la lande un peu pantouflarde est marquant et dégage de l’authenticité même si on peut déplorer sa superficialité et certaines anecdotes à l'allure légendaire. Pour la seconde, que dire sinon qu'elle excella dans ce qui devait devenir son rôle fétiche pendant longtemps : la femme ombre

Ainsi, la biographie d'Elizabeth Gaskell se révèle insatisfaisante. Si elle est mue par un désir de fournir un travail minutieux, elle poursuit un but édifiant qui le biaise en partie (« oh ! »)  

On peut dire qu'Elizabeth Gaskell procéda avec les mots comme George Richmond avec son pinceau quand il « idéal-isa », pour son célèbre portrait, les traits de Charlotte Brontë. Elizabeth Gaskell idéalisa pour sa part la personnalité de celle-ci qui n'en avait guère besoin du reste tant elle présentait, malgré ses quelques défauts, une réelle beauté. 
  
17 janvier 2013

 Elizabeth Gaskell : Charlotte Brontë, Rocher, 2004. 
(Éd. or. : 1857.) 

Jane Eyre sur le divan


Jane Eyre (1847) est présenté traditionnellement comme un roman de formation romantique empreint de gothique : une orpheline en manque d’amour et de reconnaissance sociale raconte comment elle trouve le bonheur en conciliant, au fil d’épreuves dramatiques, passion et raison, foi et désir, insertion dans la communauté et affirmation de soi. 

Dans son essai, Jane Eyre, la parole orpheline, Bernadette Bertrandias défend la thèse que cette réussite ne serait en fait qu'apparente ou tout au plus partielle puisque la quête poursuivie par l'héroïne de Charlotte Brontë serait plus fondamentale et obscure. 

Bernadette Bertrandias admet que Jane Eyre a été conçue comme une autobiographie fictive dans l'ambition d'offrir au public victorien un récit à la morale exemplaire. Toutefois, Charlotte Brontë y aurait mis tant d'elle-même que son roman serait semblable à un miroir dépoli où son inconscient se serait reflété de façon trouble. 

La parole de Jane Eyre est une parole traversée de part en part par la tension : tension d’une orpheline rejetée qui aspire à trouver sa place dans la société sans y aliéner sa personnalité, tension d'une mise en scène hésitant entre réalisme et fantasmagorie, tension de la narration elle-même entre ton rétrospectif posé et ton spontané. Jane Eyre captive le lecteur à cause de l’émotivité à fleur de peau que Charlotte Brontë (ayant elle-même perdue sa mère enfant) ne veut (ne peut ?) contenir. Il est, non pas invité, mais entraîné à la suite de la petite et infortunée Jane dans les progrès qu’elle fait pour franchir les obstacles, qu'ils soient familiaux, sociaux, sentimentaux ou spirituels, auxquelles elle fait face jusqu'à ce qu'elle parvienne à les franchir tous. 

Mais déjà, à ce niveau premier d'analyse, il n'est pas aussi certain pour Bernadette Bertrandias que Jane Eyre trouve au bout de son cheminement chaotique un bonheur tout à fait satisfaisant. Par exemple, le fait qu'elle finisse par équilibrer la foi et le désir serait douteux. Les dernières paroles du roman reviennent en effet à Saint-John, figure d’une religiosité exigeante auquel rechigne Jane Eyre. Ainsi, par cette conclusion, celle-ci exprimerait son inquiétude d’avoir fait le bon choix en s’unissant à l’hédoniste Rochester. 

Plus profondément, le récit serait hanté par une espèce de spectre qui proviendrait de l'esprit même de Jane. Informe, incompréhensible, innommable, ce spectre se mettrait toujours en travers de chemin de Jane vers le bien-être. 

Bernadette Bertrandias assoit cette hypothèse sur la confusion avec laquelle Jane Eyre appréhende le monde en ayant tendance à y projeter son intériorité. Si cela est naturel pour un enfant, cela l'est moins pour un adulte, du moins s'il a pu se développer normalement. 

Le ton gothique de Jane Eyre traduirait cette confusion. Pour Bernadette Bertrandias, le gothique, avec ses demeures inhospitalières et ses portes closes, est une manière de ressaisir dans l’espace la structure des relations familiales et sociales. Dans cette perspective, il faudrait voir dans la panique qui s’empare de Jane quand, petite fille, elle se retrouve enfermée dans une chambre par punition, (le fameux épisode de « la chambre rouge »), comme l’expression brutale de sa détresse inconsciente devant les privations dont elles souffrent pour se construire, à commencer par celle d’un père. 

À ce niveau de lecture psychanalytique, la quête de Jane Eyre pourrait être de la sorte considérée comme celle de ce père qu’elle trouverait finalement dans la figure de Rochester même si celui-ci ne comblerait d'abord que de façon imparfaite son désir à cause de son immoralité et de son caractère dominateur. 

Toutefois, Jane Eyre n'a pas été privée que d'un père au cours de son enfance. Un autre manque la tourmenterait encore plus obscurément et indiciblement. Le personnage de Bertha Rochester (la femme démente de Rochester que celui-ci tient captive, à l’ignorance de presque tous, au dernier étage de son manoir, et qui se pose en obstacle au mariage entre lui et Jane) condenserait ce vague malaise persistant. Surnommée une « clothed hyena », Bertha représenterait la figure, quoique toujours brouillée, de la mère – entendue psychanalytiquement comme force d'accaparement, voire d'aliénation, pour l'enfant, le rôle du père étant de l'en libérer. 

Si Jane apprendrait au fil des années à composer avec ce manque, elle resterait dans l'incapacité de l'identifier clairement. C’est cela qui expliquerait l'attitude soucieuse de Jane jusqu’à ses retrouvailles finales avec Rochester (après leur séparation par Bertha) de même l’ambiance humide et froide de leur nouvelle demeure... 

L’essai de Bernadette Bertrandias est universitaire et mobilise les théories littéraires les plus complexes. Je ne saurais l’évaluer pour ma part. La seule remarque que je pourrais faire concerne, d'une part, le fait que la psychanalyse comporte divers courants, d’autre part, qu’elle a perdu dans son ensemble son lustre mais, à mon humble avis, de manière un peu injuste. Aussi suis-je plutôt convaincu par l’interprétation de Bernadette Bertrandias qui témoigne d’une empathie certaine en même temps que respectueuse – il convient de le souligner quand il s'agit des sœurs Brontë – pour Jane Eyre et sa ... génitrice ! 

1er février 2013 

Bernadette Bertrandias : Jane Eyre, la parole orpheline, Ellipses, 2004.

Histoire de pasteurs – L’humour dans Shirley

« Ces dernières années, une abondante giboulée de pasteurs s’est abattue sur le nord de l’Angleterre : ils se sont agglutinés sur les collines ; chaque paroisse en compte un, sinon plusieurs. Assez jeunes pour être actifs, ils sont censés répandre autour d’eux beaucoup de bien. 

(…) 

Pour l’instant ils ne font que manger. Dès lors, et en attendant qu’ils aient terminé, nous allons les laisser en paix et bavarder ensemble vous et mois. 

Ces messieurs sont tous trois dans la plénitude de leur jeunesse ; ils se montrent prodigues d’une activité qui n’appartient qu’à cet âge intéressant. Cette activité, leurs vieux vicaires moroses et grincheux voudraient la voir se déployer au bénéfice de devoirs pastoraux, se manifester par une direction diligente des écoles et par de fréquentes visites aux malades de leurs paroisses respectives. Mais les jeunes pasteurs jugent une telle tâche stupide et terne ; ils préfèrent dépenser leurs énergies d’une manière qui, si elle semble aux yeux des tiers grevée d’ennui et affligées de monotonie, leur procure à eux l’illusion qu’ils s’amusent et s’affairent. 

(…) 

— Du pain ! braille Mr. Malone avec l’accent du pays du trèfle et de la pomme de terre. 

Mrs. Gale hait Mr. Malone plus qu’aucun des deux autres (…) Mrs Gale apporta le pain. 

— Découpez-le, femme, ordonna son hôte. 

Et la « femme » s’exécuta. Si elle avait écouté son penchant, elle aurait également découpé le prêtre ; son âme du Yorkshire se révoltait contre cette manière de commander. 

Les pasteurs avaient bon appétit et, bien que la viande fut coriace, y firent largement honneur. Ils ingurgitèrent aussi une quantité appréciable de « bière plate ». En même temps, un plat de pudding du Yorkshire et deux soupières de légumes disparurent comme des feuilles sous une pluie de sauterelles. Le fromage également reçut des marques visibles de leurs hommages empressés et un gâteau, servi en guise de dessert, s’évanouit comme une vision sans laisser de traces. Son élégie fut entonnée à la cuisine par Abraham, moutard de six étés, rejeton et héritier de Mrs Gale. Il avait espéré recueillir les miettes du gâteau. Lorsque sa mère revint avec le plat vide, il donna de la voix et pleura abondamment. 

(…) 

Un bruit de pas résonna soudain sur le trottoir ; on frappa à la porte et un appel aigu vibra dans la nuit. 

Mr. Gale alla ouvrir. 

— Qui est en haut dans le salon ? demanda une voix ; une voix singulière, nasillarde et brève. 

— Oh ! C’est vous, Mr. Helstone ? Je vous voyais à peine, tellement il fait noir ; la nuit tombe tellement vite, en cette saison. Voulez-vous entrer, monsieur ? 

— Je veux d’abord savoir si cela en vaut la peine. Qui est en haut ? 

— Les pasteurs, monsieur. 

— Hein ! Tous les trois ? 

— Oui, monsieur. 

— Ont-ils dîné ici ? 

— Oui, monsieur. 

— Bon. 

(…) 

Le recteur Helstone franchit la porte, la claqua derrière lui et grimpa l’escalier. Arrivé au sommet, il écouta encore quelques minutes. Sans frapper, il se dressa devant les pasteurs. 

Ils se figèrent dans un silence soudain. L’intrus aussi. (…) 

— Quoi ! commença-t-il d’une voix non plus nasillarde, mais profonde – plus que profonde – une voix qu’il rendait à dessein creuse, caverneuse. Quoi ? Le miracle de la Pentecôte s’est-il renouvelé ? Les langues fourchues se sont-elles à nouveau tues ? Où sont-elles ? Il y a quelques instants à peine, le bruit emplissait toute la maison. J’ai entendu se déchaîner les dix-sept langages (…). Il n’y a pas deux minutes, tous ces peuples possédaient un représentant dans cette chambre. 

— Je vous demande pardon, Mr. Helstone, hasarda Donne. Je vous en prie, prenez un siège. Un verre de vin ? 

Ses politesses ne reçurent aucune réponse… » 

21 mars 2013

Regards croisés sur Le Professeur

Si Charlotte Brontë devait devenir un des écrivains les plus célèbres de son époque, ses débuts furent marqués par les déconfitures. Le premier fut celui que connut le recueil de poésie qu'elle publia avec ses sœurs en 1845 et dont les ventes furent quasi nulles. Le second fut celui, l’année suivante, de son premier roman, Le Professeur, qui fut rejeté par tous les éditeurs à qui il fut adressé. L'un d'entre eux toutefois, G. M. Smith, y trouva tant de mérite qu'il fit part de l'intérêt particulier qu'il prêterait à une nouvelle tentative de son auteur. Cette bienveillance lui vaudra de décrocher en 1847 le gros lot avec le fougueux Jane Eyre auquel succéderont les succès de Shirley en 1849 et de Villette en 1853. Pour autant, G.M. Smith ne se laissera jamais convaincre par Charlotte Brontë de donner sa chance à son Professeur auquel elle demeurait attachée. C'est seulement en 1857 qu'il s'y décida pour accompagner la sortie de la biographie qu'Elizabeth Gaskell consacra à Charlotte, disparue deux ans auparavant. Pour la petite histoire, traduit en France dès l'année suivante, Le Professeur sera offert en cadeau aux nouveaux abonnés par Le Figaro en 1861 ! (Cf. Les mystérieuses sœurs Gambier, rubrique Généralités.) 

Il n'en reste pas moins que, de la « dépréciation initiale [qui fut le sien], Le Professeur ne finit pas de se remettre », pour citer Michel Fuchs dans sa préface au sein de La Pléiade.

William Crimsworth en pleine réunion de travail avec son frère Edward : 
faire face à la domination et la brutalité. 

Le roman a pour héros un orphelin (le premier dans l’œuvre de Charlotte Brontë) qui ne sait pas quoi faire de sa vie au sortir du College. Ses oncles, avec lesquels ses rapports sont difficiles, s'offrent de l'aider à devenir pasteur, mais William Crimsworth les repousse par fierté – au surplus il n'éprouve aucune disposition pour la carrière. Par esprit de contrariété, il se décide finalement à rejoindre le milieu des affaires, ce qui l'amène à renouer les liens avec son frère aîné Edward qui a repris la direction de l'usine fondée par leur père. Mais Edward, qui n'accueille pas son cadet à bras ouvert, lui propose seulement un poste subalterne de commis en écriture qu'à contrecœur William accepte. 

Les rapports entre les deux frères sont si conflictuels que William, à bout, finit par rendre son encrier. Hunsden, un entrepreneur iconoclaste qui éprouve une certaine sympathie pour son tempérament farouche, lui suggère alors de devenir enseignant. William se résout de la sorte à quitter le pays pour tenter de trouver une place de professeur d'anglais sur le continent, à Bruxelles. 

Si William souffrait de manquer de vocation, son engagement au sein d'une pension pour jeunes filles va constituer pour lui une révélation. De premiers émois sentimentaux l'attendent aussi comme il va se laisser charmer par sa patronne, Zoraïde Reuter. La personnalité équivoque de cette dernière éteindra vite cependant les flammes éveillées. 

William trouvera quelque chose de plus véritable chez une collègue jusqu'alors ignorée : Frances Henri, une étrangère comme lui, d'origine anglo-suisse. Si cette modeste enseignante en couture est peu avenante et timide, sa gentillesse et son intelligence lui gagnent pourtant peu à peu le cœur de William, lequel entreprend de lui donner des cours particuliers pour l'aider à accomplir son rêve de devenir enseignante en matières savantes. 

Toutefois, l'idylle naissante verra se dresser contre elle Zoraïde Reuter, dépitée d'avoir été délaissée par William Crimsworth... 

William en bonne compagnie avec Zoraïde Reuter ou bien ? 
Déjouer la manipulation et l’hypocrisie. 


Dans Le Professeur, Frances Henri ne rêve pas que de changer de condition, mais aussi de découvrir l'Angleterre de sa mère, qu'elle idéalise comme le pays de Canaan alors qu'il serait plutôt à vouer au Diable pour certains de ses habitants tel Hunsden, l'ami frondeur de William. 

Qui des deux était dans le juste ? On pourrait poser la même question sur les lectures du Professeur faites depuis un siècle et demi. 

Charlotte Brontë elle-même le présentait comme un roman « simple et familier (...) [où] mon héros [devait] se frayer son chemin dans la vie, comme je l’avais vu faire à tant d’hommes de chair et de sang, qu’il ne devrait jamais posséder un schilling qu’il ne l’eût gagné, qu’aucun coup de théâtre ne devrait le hisser (…) qu’il ne devrait même pas épouser une femme riche (…) Fils d’Adam, il devrait partager le sort d’Adam... » 

La critique, pour sa part, a longtemps privilégié un point de vue biographique puisque Charlotte Brontë a séjourné elle-même à Bruxelles, elle a été une élève tombant amoureuse d’un professeur qui a désiré la soutenir dans ses efforts, etc. 

Heureusement, des analyses plus subtiles ont fini par s'imposer comme celles de Margaret Smith chez nos voisins et de Michel Fuchs, déjà cité, sur notre île flottante nationale (je fais référence à Gulliver). Elles sont intéressantes à la fois pour ce qui les rapproche et pour ce qui les sépare. 

De la sorte, si les deux commentateurs prennent au mot Charlotte Brontë en considérant Le Professeur comme un roman de formation en premier lieu, ils diffèrent sur la part intime dont il est imprégné, notable pour Margaret Smith, absente pour Michel Fuchs. 

Quoiqu’il en soit, l'un comme l'autre inscrivent Le Professeur comme un roman-charnière dans l'évolution de l'écriture de Charlotte Brontë. Il marquerait à la fois une rupture et une continuité avec l’univers juvénile et fantasque d'Angria que Charlotte développa longtemps avec son frère Branwell la vingtaine même passée. Il en fut de même par ailleurs pour Emily et Anne quant à Gondal (cf. Juvenilia). 

Si, pour aller à la rencontre d'un lectorat dépassant le cadre familial, Charlotte Brontë désira composer un premier roman « simple et familier », il est patent pour Margaret Smith et Michel Fuchs qu'elle puisa dans ses productions passées les personnages antagonistes de William et Edward Crimsworth. (À ce propos, d'après Mary Butterfield et R. J. Duckett, elle se serait peut-être également inspirée de Branwell et de son Wool is Rising pour le début de son récit.) 

Pour revenir aux rapports de force en jeu dans Le Professeur, il est certain qu'ils constituent sa dynamique profonde, que cela soit au niveau personnel (maîtriser ses pulsions), familial comme nous l'avons évoqué, sentimental (opposition entre le couple William et Zoraïde fondé sur la domination et le couple William – Frances fondé sur la protection) et social (la question de la condition ouvrière et, de façon générale, de la liberté et de la justice à travers la figure contestataire de Hunsden). Charlotte Brontë continuera dans ses œuvres subséquentes d'explorer les problématiques posées par « la lutte pour la vie »

William Crimsworth et Frances Henri embrassent quant à eux pleinement cette lutte quoique sans lui céder tout esprit critique et toute individualité. Pour reprendre l'excellent d'expression de Michel Fuchs, à la différence de Hunsden qui hait l'Angleterre, ils ne veulent pas « se payer de mots » - on pourrait ajouter qu'ils ne peuvent de toute façon s'offrir un luxe réservé aux plus fortunés. 

À ce point, peut-être certains passionnés de Charlotte Brontë feront la moue : « Elle n'y est pas alors ? Le Professeur, c'est pas comme Jane Eyre ? ». Qu’ils se rassurent, en Angleterre du moins, on ne peut pas renier ses doubles littéraires facilement. Pour ma part, je pense que Margaret Smith a eu de raison d'analyser en partie Le Professeur dans une perspective intime. 

Aussi conviendrait-il de dire que Charlotte Brontë a eu envie de refaire un peu sa vie dans Le Professeur – comme moult d'autres auteurs britanniques au demeurant. Toutefois, elle ne s'est certes pas bornée à une longue rêvasserie sur le tournant qu'eut pu prendre son destin si un homme de mérite l'eut aimé. Son roman est pleinement dirigé vers des questions générales de façon réaliste - même si Michel Fuchs pour sa part le trouve empreint d'un ton « exacerbé, visionnaire, idéalisant, pour tout dire protestant » dans la lignée du Voyage du Pèlerin de John Bunyan (cf. Entourage et Inspirations). 

Outre de réduire Le Professeur à une affaire intime, un autre grand préjugé académique héréditaire à son sujet a concerné ses défauts d’écriture. Charlotte Brontë elle-même confessa son insatisfaction devant son entrée en matière ( une lettre sans réponse de William Crimsworth à un ancien camarade de College). Plus profondément, beaucoup ont reproché au Professeur d'être bancal avec ses « six premiers chapitres n’ [ayant] rien à voir avec l’histoire d’amour » selon les termes de Michel Fuchs. Pour lui, si l’on ne s’obnubile pas à mauvais escient sur son caractère biographique, Le Professeur ne souffre de rien dans sa structuration : 

 « L’œuvre se divise en trois parties clairement distinctes correspondant à trois périodes de la vie du narrateur. » 

Par contre, si Charlotte Brontë voulait relater avec un style direct l'évolution de son héros, Michel Fuchs juge qu'une voix rétrospective se fait trop sentir. De son côté, Margaret Smith déplore le ton « raide » et trop « violent » des six premiers chapitres se déroulant en Angleterre avant qu'il ne devienne plus relâché et coloré au moment de l'arrivée de William Crimsworth en Belgique. 

Certes, Le Professeur est quand même l’ouvrage d’un auteur dont la moindre lettre n’est pas sans saveur, sans vie. Et on pourrait dire que, depuis sa mort, il a offert encore (comme le reste de sa famille) une histoire à raconter à travers ses commentateurs souvent passionnés : trop ? Pour ma part, j'estime cette histoire un peu navrante : celle d’écrivains ayant épousé la page de tout leur être et vis-à-vis desquels même les lecteurs savants auraient eu un problème de… distance. 

8 mai 2013 

(Illustrations : Edmund Dulac.) 

Bibliographie : 

Charlotte Brontë : Le Professeur (The Professor, pub. 1857). 

Mary Butterfield & R. J. Duckett : Brother in the Shadow, Bradford Libraries and Information Service, 1988. 

Margaret Smith : préface chez Oxford University Press, 1991. 

 Michel Fuchs : notice in collection Pléiade, Gallimard, 2002.

Shirley

Shirley (1849) est peu lu et aimé. Pour ma part, c'est un des romans qui m'a le plus marqué au cours de ma vie, davantage même que Jane Eyre. La désaffection du public pour lui s'expliquerait d'abord par un certain espoir déçu après la lecture de la grande œuvre romantique de Charlotte Brontë. Elle-même semble avoir redouté cela si on considère son entame : 

« Si vous pensez, lecteur, après ce prélude, que je vous prépare un roman, jamais vous ne fûtes dans une plus complète erreur. Pressentez-vous du sentiment, de la poésie, de la rêverie ? Attendez-vous de la passion, des émotions, du mélodrame ? Modérez vos espérances et renfermez-les dans des bornes plus modestes. Vous avez devant vous quelque chose de réel, de froid, de solide ; quelque chose d'aussi peu romantique qu'un lundi matin, quand tous ceux qui ont du travail s'éveillent avec le sentiment intime qu'ils doivent se lever, et agissent en conséquence. Nous n'affirmons pas positivement que vous ne serez pas quelque peu excité vers le milieu ou à la fin du repas ; mais il est résolu que le premier plat servi sur la table peut être mangé par un catholique, oui, même un Anglo-catholique, le vendredi saint : ce seront de froides lentilles au vinaigre et sans huile, du pain sans levain et des herbes amères, sans agneau rôti. » 

Peut-être, mais ce menu est cuisiné par Charlotte Brontë tout de même ! 

En fait, suivant les pas d'auteurs comme Charles Dickens et Elizabeth Gaskell, Charlotte Brontë voulait offrir avec Shirley un Condition of England Novel, c'est-à-dire un roman témoignant des ravages sociaux causés par la révolution industrielle. 

Sa matière, la révolte luddite contre l'emploi des machines qui éclata dans son Yorkshire natal et les régions alentour au début du XIXe siècle, lui fut donnée par des récits de son père et d’une de ses plus proches amies, Miss Wooler (cf. Société anglaise du XIXe siècle). 

Ainsi, les trois vicaires dénués de charme qui font les premiers leur entrée en scène ne peuvent-ils que dépiter les amatrices de romance. Pieuse, Charlotte Brontë commence son roman de cette façon pour poser l’arrière-plan métaphysique de sa fresque socio-historique : un Dieu qui paraît absent, laissant les hommes faire face seuls à leur sort sous le ministère de ses représentants ecclésiastiques. Malheureusement, alors que leurs frères se déchirent aussi bien autour des machines que de la guerre menée par l'Angleterre contre Napoléon, les vicaires fats, préoccupés de broutilles, que croque Charlotte Brontë, se révèlent de peu de secours. 

Dans cet autre pays du Wa (harmonie en japonais) que représente l'Angleterre, le point de vue offert par Charlotte Brontë sur la paupérisation ouvrière est celui d'une conservatrice modérée – à une époque, il convient de le spécifier, où les tories étaient défiants face au libéralisme que défendaient leurs grands adversaires, les Whigs. En effet, pour me citer moi-même paresseusement, à la foi en la main invisible que possédaient ces derniers, les tories « opposaient l'idéal de classes supérieures guidant avec respect et sagesse les classes inférieures sous l'égide d'une religion active. » 

Or, dans Shirley, Charlotte Brontë rappelle combien le Yorkshire, et l'Angleterre dans son ensemble, avait (déjà) été dans une situation fort éloignée d'un tel idéal, les classes supérieures ayant dominé avec égoïsme les classes inférieures et les femmes au sein d'une communauté désunie sous le regard indifférent ou complice de l’Église d’Angleterre. 

Charlotte Brontë ne blâme pas toutefois outre mesure les patrons-manufacturiers des débuts de la révolution industrielle. À travers Robert Moore qui se met à dos ses ouvriers pour vouloir recourir à de nouvelles machines alors que son entreprise de filature est menacée de faillite, elle entend montrer comment le régime de la concurrence assujettissait les patrons d'usines à un élan puissant et aveugle. 

Saltaire, à proximité d'Haworth, le bourg où habitaient les sœurs Brontë. Du vivant de Charlotte Brontë, Sir Titus Salt y fit édifier à partir de 1851 un village modèle pour loger ses ouvriers. Le soin apporté à cette entreprise a incité l'UNESCO à l'inscrire au Patrimoine de l'humanité. (Crédit photo : Jean Ange)

Sur ce point, il faut bien reconnaître que les portraits de patrons dans Shirley sont plus subtils et crédibles que ceux des ouvriers. Charlotte Brontë ne témoigne pas à leur égard de l'art d'Elizabeth Gaskell dans Mary Barton (1848) ou Charles Kingsley dans Alton Locke (1850) – qui traite des dérives démagogiques du mouvement chartiste. 

Charlotte Brontë réussit mieux aussi ses différentes figures de femmes dont la domination, au sein de toutes les classes, inférieures comme supérieures, constitue l'autre grand sujet d'un roman, notamment à travers les destins entrecroisés de deux jeunes filles de conditions dissemblables : Caroline Helstone et Shirley Keeldar. 

Orpheline effacée et solitaire, la première vit sous le toit d'un oncle, le recteur Helstone, misogyne et indifférent à son sort. Sa seule joie dans la vie réside dans les relations privilégiées qu'elle entretient avec l'homme qui cristallise les tensions dans la région, Robert Moore. Dur, intraitable dans ses affaires, dans le privé, il révèle une personnalité plus sensible et douce qui, pour Caroline, ne demande qu'à se répandre au dehors. Mais si elle rêve d'union, il n'en est pas de même de Robert, qui ne veut être distrait en rien du sauvetage de son usine, quel qu'en soit le prix pour les autres. 

Je crois que Charlotte Brontë n'a jamais rien écrit de plus délicat et tendre en décrivant le désespoir, non seulement sentimental, mais existentiel, dans lequel plonge alors son héroïne, désemparée par une pauvreté et une dépendance lui promettant un avenir morne de vieille fille. 

Toutefois, celle qui s'enfonce dans des ruminations poignantes sans fin va voir bientôt sa vie être un peu illuminée par l'amitié dont va se prendre pour elle Shirley Keeldar, jeune noble, elle aussi orpheline, de retour sur la terre de ses ancêtres après une absence de plusieurs années. 

L'apparition du personnage éponyme du roman est tardive et certains le déplorent. Pour ma part, je pense que, si Shirley n’en finit plus d’arriver comme Godot, ce serait à rapporter au propos conservateur de Charlotte Brontë. Celle-ci aurait désiré d’abord exposer l’état désastreux de la société avant d’y apporter des réponses tel l'appel à une noblesse plus soucieuse de ses responsabilités. 

Pour la figure fière, énergique et généreuse, en un mot solaire que va incarner ainsi Shirley, il convient de mentionner que Charlotte Brontë s'inspira de sa propre sœur Emily et qu’elle commença son roman peu avant une période où elle verra non seulement cette dernière, mais aussi Anne et son frère Branwell être emportés tour à tour par la maladie de façon prématurée. Si Shirley porte la marque de ces épreuves, je ne m'attarderai pas sur cette question qui nous entraînerait trop loin – pas plus que sur le débat existant sur la justesse avec laquelle Charlotte a mis en scène sa cadette... 

Par contre, il est certain que, pour animée qu'elle soit du désir de s'investir dans les affaires locales, Shirley ne sera pas l'héroïne du roman qui porte son nom. Femme avant d'être noble, elle ne le peut pas dans une société dont les hommes tiennent jalousement les rênes. De façon générale, il n'y a pas de héros dans Shirley. Pour Charlotte Brontë, ce n'est que par des voies laborieuses et imparfaites que les hommes peuvent améliorer l'ordre des choses – et encore en devant peut-être compter sur la providence divine... 

Charlotte Brontë envisage le bonheur en amour de la même façon, que cela soit pour Caroline et Robert ou pour Shirley et son ancien précepteur, Louis Moore, frère de Robert. Charlotte Brontë mène à cet égard un double jeu croisé (1). Louis, à la position inférieure à ses talents, se présente comme le pendant masculin de Caroline et Robert, patron, comme celui de Shirley, noble. 

À travers ces derniers, Charlotte Brontë met en scène des personnes appartenant aux couches supérieures de la société (même si la situation de Robert n'est pas stable) qui se révèlent davantage sensibles aux qualités et aux mérites des autres plutôt qu'à leur statut – ou son sexe, soulignons-le, en ce qui concerne Robert vis-à-vis de Caroline et de Shirley. 

Entre Robert et Caroline se dressent cependant les murs d'une usine en péril, entre Shirley et Louis, l'esprit farouche de liberté de la première, excessif aux yeux de Charlotte Brontë – bien que, dans un épisode, elle semble s'amuser à faire de Louis un « toutou » avide des caresses d'une « léoparde »

Shirley constitue un roman complexe aux fils multiples. Malheureusement, on peut déplorer que Charlotte Brontë ne parvienne pas à les tenir bien tous ensemble. La question de la condition féminine et les intrigues sentimentales prend à un moment tellement le pas sur la réflexion ouvrière que celle-ci se retrouve perdue de vue longuement. Sur ce point du reste, on pourra aussi, du moins de notre côté généreux de la Manche, reprocher à Charlotte Brontë de se contenter de réponses paternalistes – mais il faut bien se rendre compte que les problèmes posés par la révolution industrielle étaient nouveaux et que, pour beaucoup, rien n'était moins naturel que l'idée d'un État se chargeant du secours social ou donnant voix à tous. 

Mené à terme dans des conditions pénibles, manquant certes de maîtrise et quelque peu de clairvoyance, Shirley n'en demeure pas moins un roman puissant sur la domination des ouvriers et des femmes. Outre la vérité de la plupart de ses personnages, il comporte des parties mémorables. Je pense en particulier aux dizaines de pages, pour moi époustouflantes, composant le long épisode de la fête de la Pentecôte. Charlotte Brontë y ressaisit symboliquement tout son propos développé jusque là sur la désunion de la société pour enchaîner sur la suite dramatique des événements en un seul et intense mouvement. 

Shirley manifeste somme toute un caractère bancal qui peut inspirer un certain chagrin car, à mon sens du moins, il n'a pas manqué tant à son auteur pour être plus concluant. Nous avons de la sorte envie de prier le lecteur de faire de l'indulgence une cale pour jouir de tout l'art que Charlotte Brontë a déployé malgré tout, notamment en ce qui concerne les jeunes filles d'antan et toutes celles d'aujourd'hui qui font face à la sujétion masculine : 

« Suis-je vouée à demeurer toujours contrainte ? s’exclama-t-elle un peu vivement » 

(1) Voire le triple si on considère comme moi que, tandis que Charlotte Brontë a modelé Shirley sur Emily, c'est d'elle-même qu'elle a puisé Caroline comme un type universel de « petite Charlotte » rêvant à la fois de foyer et de réalisation personnelle. 

4 août 2013

Jane Slayrotica

Le texte suivant (l’épisode du feu mis à la chambre de Rochester dans Jane Eyre) est composé de divers morceaux issus des œuvres que voici dans le désordre : le Jane Eyre originel de Charlotte Brontë, Jane Slayre de Sherri Browning Erwin, Jane Eyre Laid Bare d’Eve Sinclair et enfin une adaptation pour enfants de Belinda Hollyer. À vous de trouver le passage écrit par Charlotte Brontë !

I sat up in bed, chilled with fear. “Who’s there?’ I called.

Then came a demonic laugh that faded to a sort of gurgling moan.

I threw back the covers and hurried into my clothes – I would run to Mrs. Fairfax for help. But when I peered out of my door into the gallery I saw no one. Then I suddenly noticed smoke – smoke that billowed from Mr. Rochester’s room! And the smoke rushed in a cloud from thence. I thought no more of Mrs. Fairfax; I thought no more of Grace Poole, or the laugh. In an instant, I was within the chamber. Tongues of flame darted round the bed; the curtains were on fire. In the midst of blaze and vapour, Mr. Rochester lay stretched motionless, in deep sleep.

Wake! wake! I cried. I shook him, but he only murmured and turned; the smoke had stupefied him. Not a moment could be lost; the very sheets were kindling. I rushed to his basin and ewer; fortunately, one was wide and the other deep, and both were filled with water. I heaved them up, deluged the bed and its occupant, flew back to my own room, brought my own water-jug, baptized the couch afresh, and, by God's aid, succeeded in extinguishing the flames which were devouring it.

The hiss of the quenched element, the breakage of a pitcher which I flung from my hand when I had emptied it, and, above all, the splash of the shower-bath I had liberally bestowed, roused Mr. Rochester at last. Though it was now dark, I knew he was awake; because I heard him fulminating strange anathemas at finding himself lying in a pool of water.

Is there a flood? he cried.

No, sir,’  I answered; but there has been a fire. Get up, do; you are quenched now; I will fetch you a candle.’

In the name of all the elves in Christendom, is that Jane Eyre?he demanded. What have you done with me, witch, sorceress? Who is in the room besides you? Have you plotted to drown me?

I will fetch you a candle, sir; and, in Heaven's name, get up. Somebody has plotted something. You cannot too soon find out who and what it is.

There! I am up now; but at your peril you fetch a candle yet. Wait two minutes till I get into some dry garments, if any dry there be—yes, here is my dressing-gown. Now run!

I did run; I brought the candle which still remained in the gallery. He took it from my hand, held it up, and surveyed the bed, all blackened and scorched, the sheets drenched, the carpet round swimming in water.

What is it? and who did it?’  he asked. I briefly related to him what had transpired: the strange laugh I had heard in the gallery; the step ascending to the third story; the smoke—the smell of fire which had conducted me to his room; in what state I had found matters there, and how I had deluged him with all the water I could lay hands on.

He listened very gravely. His face, as I went on, expressed more concern than astonishment; he did not immediately speak when I had concluded.

Shall I call Mrs. Fairfax?I asked.

Mrs. Fairfax? No; what the deuce would you call her for? What can she do? Let her sleep unmolested. I’m going to leave you a few minutes. I shall take the candle. Remain where you are until I return. Do not move or call anyone. I must pay a visit to the third story. I need to know you are safe and accounted for until I get back.’

He went. I watched the light withdraw. He passed softly up the gallery, opened the staircase door with as little noise as possible, shut it after him, and the last ray vanished. I was left in total darkness. I listened for some noise, but heard nothing. A long time elapsed. At last, the light once more gleamed dimly on the gallery wall, and I heard his unshod feet tread the matting.

‘I have found it all out’, said he, setting his candle down on the wash stand. ‘It is as I thought.’

‘How, sir?’

‘I forget whether you said you saw anything when you opened your chamber door.’

‘No, sir, only the candlestick on the ground.’

‘But you heard an odd laugh? You have heard that laugh before, I should think, or something like it?’

‘Yes, sir. Mrs. Fairfax says it is Grace Poole. I have met her and found her rather unremarkable, but now I wonder.’

‘There’s nothing to wonder’, he said quickly. “It is Grace Poole. She is, as you say, unremarkable, except perhaps for her penchant to drink. Gin, I believe, was her poison of choice tonight.’

‘That’s all? A tendency to drink? She tried to burn you in your bed.’

‘Not on purpose. I think she was stumbling about, in her cups, when she got confused trying to find her way back to bed. She must have confused my room for hers and dropped the candle in fright when she heard me snoring. I shall reflect on the subject. Say nothing about it. I will account for this state of affairs. And now, to your own room. I shall do very well on the sofa in the library for the rest of the night. It is near four. In two hours, the servants will be up.’

‘Good night, then, sir,’  I said, departing.

He seemed surprised – inconsistently so, as he had just told me to go.

‘What!’  he exclaimed. ‘Are you quitting me already and in that way? You saved my life, Jane. I have a pleasure in owing you so immense a debt. I cannot say more.’

He paused, gazed at me, and I was drawn in, magnetized by his eyes.

‘Good night again, sir,’ I said, but my voice was no more than a whisper. ‘You do not owe me a debt.’

‘I knew’, he continued, holding my palm now against his lips, ‘you would do me good in some way, at some time. I saw it in your eyes when I first beheld you. Their expression and smile did not”’ , again he stopped, closing in, ‘did not strike delight to my very inmost heart so for nothing.’

I felt the great overcoat he had given me slide from my shoulders to the floor, but I did not feel the loss of heat, because my whole body seemed flushed with a new kind of warmth.

‘I have heard of good genii and I believe there are grains of truth in the wildest fable, for you are mine. My cherished preserver.’

Strange energy was in his voice, strange fire in his look.

You are mine. His words swept into my heart, like the luxurious chord of a harp, but my reason dampened the music. ‘He cannot mean it,’ I thought.

‘I am glad I happened to be awake’, I said, but my knees were trembling and weak. Closer and closer, his eyes drew me in.

Fear overtook me then. Not fear of him, but fear of myself, of the inner life I’d held privately for so long, my desire, my carnal longings, all threatening to rise to the surface and engulf me.

I quickly turned to go. I could not trust myself to stay. I could not trust myself to stare into his eyes and what they suggested.

‘What! You will go?’ he said, reaching out and drawing me back to him.

‘I’m cold, sir,’ I lied.

‘Cold? Yes and standing in a pool! Go, then, Jane, go!’

His voice sounded as if meant it, but he still retained my hand, and I could not free it. I looked from his grip to his eyes. They burned even brighter now.

And then he was gently pulling me towards him, as if he still expected me to take flight. In the soft, dim light of the candle, his face filled my vision.

‘You cannot leave me like this,’ he breathed.

I was trembling uncontrollably, but I could not pull away.

He stared down at me, drawing me further towards his warm embrace. Closer, closer he came, daring me to buckle and move away, but I was hopelessly, blissfully trapped and borne away on those dark seas I had glimpsed in his eyes for so long, leaving the shores of everything I knew to be right to sail into this uncharted water.

Then his arms were around me and then, even before the soft gasp could leave my mouth, his lips were on mine. The simple fusion, in the slip second after it had happened, seemed so obvious that surely it had been destined all along. Quiet, tentative, we stood together suspended in a golden sacred moment. I knew then that I had the choice, that even now it wasn’t too late. I could break away, I could step back onto the shore.

But I couldn’t. There was not enough reason or willpower left within me to resist him. My whole being only wanted this moment to go on and on, and I surrendered to it, melting against him. The, with a low, delicious groan, he seemed to let something go too, the sound of his surrender igniting something within me as surely as the room itself had been aflame earlier.

Oh, reader. The kiss. How many poems, how many novels I had read, and yet nothing had ever come close to describing this feeling. So simple, so lauded and documented, but yet so entirely new to me, and so different to how I imagined. I had kissed Emma, of course but it had not been anything like this.

8 septembre 2013

Bibliographie (encore dans le désordre) :
Eve Sinclair : Jane Eyre Laid Bare, Pan Books, 2012.
Sherri Browning Erwin : Jane Slayre, Pocket Books, 2010.
Charlotte Brontë : Jane Eyre, 1847.
Jane Eyre retold by Belinda Hollyer, The Classic Collection, Hodder Wayland, 2002.

Ruminations de jeune fille – La condition féminine dans Shirley

« Séparée de miss Keeldar pour le présent, car elle ne pouvait aller la chercher au milieu de ses parents; éloignée de Fieldhead par la commotion qu'avaient produite les nouveaux arrivés, Caroline se trouva de nouveau confinée au sombre presbytère, aux promenades solitaires dans les sentiers écartés. Elle passait ses longues et tristes après-midi, tantôt assise dans le tranquille parloir que le soleil quittait vers le milieu du jour, tantôt, immobile comme une statue, dans le bosquet du jardin où ses rayons brillants, quoique tristes, passant à travers les groseilliers, venaient dessiner des carrés et des losanges sur sa blanche robe d'été. Là, elle lisait de vieux livres pris dans la bibliothèque de son oncle : les livres grecs et latins n'étaient d'aucun usage pour elle, et la collection de littérature légère qui avait appartenu à sa tante Mary n'avait rien de bien attrayant. Quelques vénérables Magazines pour les dames, qui avaient autrefois accompli un voyage en mer avec leur maîtresse et avaient essuyé une tempête, et dont les pages étaient salies d'eau salée; quelques absurdes magazines méthodistes pleins de miracles, d'apparitions, d'avertissements surnaturels, de songes sinistres, et de fanatisme furieux; les non moins folles Lettres des Morts aux Vivants, de Mrs. Elisabeth Rowe; quelques vieux classiques anglais : de ces fleurs flétries Caroline avait dans son enfance extrait tout le miel, et elles étaient maintenant sans saveur pour elle. En manière de changement, et aussi pour faire le bien, elle se mettait à coudre, à confectionner des vêtements pour les pauvres sous la direction de Miss Ainley. Quelquefois, lorsqu'elle sentait les larmes lui venir dans les yeux et qu'elle les voyait lentement tomber sur son ouvrage, elle se demandait comment l'excellente femme qui avait coupé et disposé cet ouvrage pouvait garder une sérénité si égale dans sa solitude.

Jamais je ne trouve Miss Ainley opprimée par le désespoir ou abattue par le chagrin, pensait-elle; et cependant son petit cottage est un triste endroit, et elle n'a ni brillante espérance, ni ami dans le monde. Je me rappelle néanmoins qu'elle m'a dit une fois avoir accoutumé ses pensées à tendre toujours vers le ciel. Elle convenait qu'il n'y avait, et qu'il n'y avait jamais eu que peu de jouissances en ce monde pour elle; et je suppose qu'elle a dirigé ses espérances vers le bonheur de la vie future. Ainsi font les religieuses, dans leur cellule fermée, avec leur lampe de fer, leur robe collante comme un suaire, leur lit étroit comme un cercueil. Elle dit souvent qu'elle n'a aucune crainte de la mort, aucune terreur de la tombe; pas plus sans doute que saint Siméon Stylite en haut de sa terrible colonne, au milieu de la solitude sauvage, pas plus que l'Hindou fanatique étendu sur sa couche de pointes de fer. Mais ceux-là, ayant violé les lois de la nature, avaient leurs sympathies et leurs antipathies naturelles renversées. Ils étaient arrivés à un état morbide. Je crains encore la mort, mais je crois que c'est parce que je suis jeune : la pauvre Miss Ainley s'attacherait davantage à la vie, si la vie avait plus de charme pour elle. Dieu ne nous a certainement pas créés et ne nous faits pas vivre pour que nous désirions continuellement la mort. Je crois intimement que nous avons été destinés à aimer la vie et à en jouir aussi longtemps qu'elle nous est donnée. Dieu, en nous donnant l'existence, n'a jamais entendu qu'elle soit cette chose pâle, inutile et languissante, qu'elle devient pour beaucoup, et pour moi en particulier. 

Personne, continua-t-elle, personne n'est à blâmer pour l'état dans lequel se trouvent les choses, autant du moins que je puis le voir, et je ne pourrais dire, après y avoir beaucoup réfléchi cependant, comment elles pourraient être améliorées; mais je sens qu'il y a quelque chose de mal quelque part. Je crois que les femmes non mariées devraient avoir plus à faire, de plus intéressantes et surtout plus profitables occupations, qu'elles n'en possèdent maintenant. Et, lorsque je parle ainsi, je ne crois nullement offenser Dieu par mes paroles ; je ne crois pas être impie ou impatiente, irréligieuse ou sacrilège. Ce qui me console, du reste, c'est de penser que Dieu a compassion de bien des douleurs et entend bien des soupirs, auxquels les hommes ferment leurs oreilles ou qu'ils regardent avec un air de mépris impuissant. Je dis impuissant, car je vois qu'aux peines que la société ne peut guérir, elle défend ordinairement de s'exprimer, sous peine de son mépris : ce mépris est une espèce de manteau de clinquant qui recouvre sa faiblesse difforme. Les gens n'aiment pas qu'on leur rappelle des maux qu'ils ne peuvent ou ne veulent guérir ; car le sentiment de leur propre incapacité, ou de l'obligation où ils sont de faire des efforts qui ne leur plaisent pas, trouble leur quiétude et leur satisfaction d'eux-mêmes. Les vieilles filles, comme les pauvres sans asile et sans travail, ne doivent demander ni une place ni une occupation dans la société : cela trouble les heureux et les riches ; cela trouble les parents. Voyez les nombreuses familles de filles du voisinage : les Armitage, les Birtwhistle, les Sykes. Les frères de ces filles ont tous un commerce ou une profession ; ils ont quelque chose à faire. Leurs soeurs n'ont aucun emploi terrestre, si ce n'est le soin de la maison et la couture ; aucun plaisir terrestre, si ce n'est d'improfitables visites : aucune espérance, dans toute leur vie à venir, de rien de meilleur. Cet état de stagnation fait décliner rapidement leur santé; elles ne sont jamais bien portantes, et leur esprit et leurs idées se rétrécissent prodigieusement. Le grand désir, le seul but de chacune d'elles, est d'être mariée, mais le plus grand nombre ne le seront jamais. Elles mourront comme elles vivent maintenant. Elles passent leur vie à dresser, des plans et à tendre des pièges pour attraper des maris. Les gentlemen les tournent en ridicule; ils n'ont pas besoin d'elles et ne font d'elles aucun cas : ils disent, je les ai entendus plusieurs fois le dire avec un rire moqueur, que le marché matrimonial est encombré. Les pères disent la même chose et se mettent en colère lorsqu'ils remarquent les manœuvres de leurs filles : ils leur ordonnent de demeurer à la maison. Que veulent-ils qu'elles fassent à la maison? Si vous le demandez, ils répondent : coudre et faire la cuisine : ils attendent qu'elles fassent cela, et cela seulement, de bon cœur, régulièrement, sans aucune plainte, pendant toute leur vie, comme si elles n'avaient aucun germe de facultés pour rien autre chose ; doctrine aussi raisonnable à soutenir que celle qui prétendrait que les pères n'ont aucune facultés pour manger la cuisine que font leurs filles ou porter les vêtements qu'elles cousent. Est-ce que les hommes pourraient vivre ainsi eux-mêmes? Ne seraient-ils pas bientôt fatigués? Et, lorsqu'ils ne recevraient aucun soulagement dans leur fatigue, mais seulement des reproches à sa moindre manifestation, est-ce que leur fatigue ne finirait pas par se changer avec le temps en frénésie? Lucrèce, filant à minuit au milieu de ses suivantes, et la femme vertueuse de Salomon, sont souvent citées comme les modèles de ce que le sexe (comme ils disent) devrait être. Je n'en sais rien ; Lucrèce, j'ose le dire, était une fort digne sorte de personne, ressemblant beaucoup à ma cousine Hortense Moore ; mais elle faisait veiller ses servantes fort tard. Je n'aurais pas aimé être au nombre de ses filles. Hortense se conduirait absolument de même envers moi et Sarah, si elle le pouvait, et nous ne pourrions le souffrir ni l'une ni l'autre. La « femme vertueuse » avait toute sa maison sur pied à minuit; elle servait le déjeuner avant une heure du matin ; mais elle avait autre chose à faire que de filer et de distribuer des portions : elle était manufacturière, elle fabriquait de la toile et la vendait; elle s'occupait d'agriculture, elle achetait des domaines et plantait des vignes. Cette femme était une ménagère : c'était ce que nos matrones appellent une femme habile. En somme, je la préfère de beaucoup à Lucrèce ; mais je crois que ni M. Armitage ni M. Sykes n'eussent eu l'avantage sur elle dans un marché; cependant je l'aime. « La force et l'honneur étaient ses vêtements; elle possédait la confiance de son époux. La sagesse parlait par sa bouche; sur sa langue était la loi de douceur : ses enfants croissaient en la bénissant; son mari aussi chantait ses louanges.» Roi d'Israël, votre modèle de la femme est un admirable modèle ! mais sommes-nous, de nos jours, élevées pour lui ressembler? Hommes du Yorkshire! vos filles atteignent-elles à ce royal modèle? Pouvez-vous leur donner un champ dans lequel leurs facultés puissent s'exercer et se développer? Hommes d'Angleterre! regardez vos pauvres filles, dont beaucoup s'étiolent autour de vous, dévorées par la consomption  ou , ce qui est pire, dégénérant en aigres vieilles filles, envieuses, médisantes, misérables, parce que la vie est pour elles un désert ou, ce qui est le pire de tout, réduites à chercher par la coquetterie et de méprisables artifices à gagner par le mariage celte position que l'on refuse au célibat. Pères de famille, ne pouvez-vous changer cet état de choses? Non peut être tout à coup; mais examinez sérieusement ce sujet lorsqu'il vous sera soumis ; recevez-le comme un thème digne de considération ; ne le rejetez pas avec une sotte plaisanterie ou une insulte indigne d'un homme. »

20 novembre 2013

“I, Lucy Snowe…”

Paru en 1853, Villette constitue le dernier roman de Charlotte Brontë que la maladie devait emporter deux ans plus tard, à près de 39 ans. Bouclant la boucle en quelque sorte, il reprend le canevas du Professeur, le premier roman non publié de Charlotte. 

Les échos entre les deux œuvres sont ainsi nombreux. Si l'un voit un jeune homme pauvre et orphelin, William Crimsworth, quitter l'Angleterre pour devenir enseignant à Bruxelles, dans l'autre, c'est une jeune femme pauvre et orpheline, Lucy Snowe, qui accomplit la même traversée, Charlotte Brontë déguisant d'une façon qui ne trompe pas les noms de la ville et du pays que son héroïne rejoint : Villette pour Bruxelles, Labassecour pour la Belgique. Mais les deux romans se distinguent plus profondément par leur style et le ton : au réalisme et à l'optimisme du Professeur, Villette répond en effet par le rocambolesque et surtout le désenchantement. 

Formé dans la douleur, nous y reviendrons, Villette offre le récit minutieux d'une existence renfermée dans l’ombre et la solitude. Pouvoir s’attacher au monde, c'est-à-dire intégrer la société et constituer un foyer, voilà ce qui ronge de manière toute fondamentale Lucy Snowe (comprendre Lucy Neige), jeune femme disgracieuse, timide et occupant une place secondaire au sein de la riche famille Bretton. 

C'est ainsi parce que rien ne la retient dans son pays natal qu'elle décide de le laisser derrière elle pour tenter le destin à l'étranger sans toutefois se faire d'illusions – à raison. En effet, si du travail l'attend à Villette comme enseignante d'anglais, sa solitude perdure en un lieu où règne un catholicisme formaliste et inquisiteur qui rebute la protestante qu'elle est. Au sein même de l'établissement où elle est employée et logée, Lucy Snowe doit faire face au contrôle aussi discret qu'étroit qu'y exerce Madame Beck, la directrice. 

Un peu d'air va toutefois s'offrir à elle quand, à sa surprise, elle verra la famille Bretton venir s'installer à Villette même si Lucy Snowe, en renouant avec celle-ci, ne fera guère que retrouver son ancienne situation de spectatrice d'existences plus favorisées en expériences et possibilités que la sienne, notamment en ce qui concerne l'amour dont elle a si soif ! Elle en souffre d'autant plus que, en raison de son manque de beauté et de son attitude réservée, les autres peuvent lui dénier le fait de pouvoir éprouver seulement du désir. 

Pour Lucy Snowe, la variété des destins s'explique d'abord par la volonté divine en œuvre mais, si elle voudrait bien faire preuve de résignation, elle n'y parvient jamais. D'un autre côté, sa lucidité foncière lui montre combien les existences qu'elle envie sont régies par les illusions et les artifices, si bien qu'elles peuvent lui donner l'impression de se dérouler sur une scène tout entière factice. 

Or, c'est véritable et non trompeur ou feint que Lucy Snowe veut que soit l'amour. Aussi, parce qu'ils partagent une sympathie profonde l'un pour l'autre, le jeune docteur John Bretton suscite quelque agitation dans son cœur. Toutefois, Lucy Snowe verra ses sentiments revenir à ceux d'une pure amitié devant les côtés conformistes que révèle John Bretton au fil du temps. 

Il n'en sera pas de même par contre à l'égard de son collègue Paul Emmanuel quand cet homme brillant et généreux cherchera de plus en plus sa fréquentation même si ses manières brutales la blesseront souvent. En cela, le personnage de Paul Emmanuel ressemble aux autres héros masculins de Charlotte Brontë, que cela soit William Crimsworth dans Le Professeur, Edward Rochester dans Jane Eyre ou Robert Moore dans Shirley (ou par ailleurs Gilbert Graham dans La Locataire de Wildfell Hall d’Anne Brontë). Tous présentent une fâcheuse tendance à être autoritaires, impétueux, agressifs avec les femmes pour divers motifs. Dans le cas de Paul Emmanuel, Charlotte Brontë s'en prend durement aux effets du catholicisme, avec quelque bien fondé sans doute, mais en oubliant peut-être ses propres romans passés sur l'éducation des mâles en Angleterre... 

Quoi qu'il en soit, pour authentique que soit l'amour entre Paul Emmanuel et Lucy Snowe, il ne s’exprime tendrement que dans de brefs moments. Ils suffisent toutefois à combler Lucy Snowe qui n'attend pas de jamais connaître de joies durables. 

À la différence de l’indépendance sociale, le bonheur ne se gagne pas malheureusement à la sueur du front. Si Lucy Snowe, au début du roman, quitte l'Angleterre sur un navire appelé Vivid (à comprendre, non en anglais, mais en français, que Charlotte Brontë se plaît à employer, par « vie vide » ?), c'est pour se retrouver aux prises de vents tourbillonnants et traîtres. 

Avec Villette, Charlotte Brontë a été peut-être novatrice pour son époque en raison à la fois de son sujet, la solitude urbaine, et de son style détaché qui rétrospectivement m'a fait penser à L'Étranger d'Albert Camus un siècle plus tard. 

À cet égard, Villette fait sans nul doute écho à la propre solitude qui affligeait Charlotte Brontë depuis les morts de son frère et de ses sœurs quelques années auparavant. En fait, on peut se demander si le ton distant, voire clinique de Charlotte Brontë ne s'expliquerait pas par le désir de contenir un sentiment de nasse intime que son roman refléterait dans son titre même. En effet, Charlotte Brontë réunit au sein de la modeste capitale du Royaume de Labassecour des protagonistes inspirés par des personnes côtoyées à divers moments de sa vie de façon frustrante, d'abord le couple Heger lors de son séjour à Bruxelles à travers Madame Beck et Paul Emmanuel, puis la famille de son éditeur, G. W. Smith, à travers les Bretton. Quand on songe aux conditions de dépression dans lesquelles Charlotte poursuivit péniblement Villette, il y a de quoi y voir la représentation d'une véritable petite ville intérieure où présent et passé, réalité et désir se sont retrouvés confondus dans une sorte de mise en abîme existentielle. 

Mais ne nous appesantissons pas sur un aspect des plus incertains à sonder. Par contre, si le navire Vivid explora peut-être des eaux littéraires inconnues, son capitaine aux idées noires le dirigea assurément par des mouvements brusques demandant quelque indulgence aux passagers amateurs, sinon de plaisance, du moins de vraisemblance. En effet, Charlotte Brontë fait souvent rebondir son intrigue en jouant sur de grosses ficelles romanesques – que de coïncidences, que de coïncidences... –, de sorte que c'est par zigzag que le navire Vivid effectue sa délicate traversée, tanguant entre réalisme et romantisme. 

Villette ne manque cependant ni d'intérêt ni de force et des auteurs aussi illustres que George Eliot l'admirèrent à sa parution. S'il se démarque de sa matrice originelle, Le Professeur, on y retrouve les grandes préoccupations de Charlotte Brontë : l'épanouissement de l'individu et du couple. On pourrait dire que, après en avoir traité de façon idyllique dans Le Professeur, fantasmatique dans Jane Eyre et historique dans Shirley, Charlotte Brontë leur fit prendre dans Villette une tournure désespérée. 

11 décembre 2013

« Jeanne, devenez ma maîtresse ! — Oui ! »

Le Rat de bibliothèque – Carl Spitzweg

Tirant profit de la grande masse de documents numérisés disponibles sur Internet et le site Gallica en tout premier lieu, The Wanderer of the Moors passe par une période où il s’intéresse à l’histoire de la réception des sœurs Brontë en France depuis le siècle dernier.  

Il s'est ainsi révélé à nous que notre pays a entretenu avec les sœurs Brontë un rapport riche et parfois surprenant comme en témoigne l'article de Jules Lecomte dans Le Monde Illustré en 1861 que nous avons évoqué il y a peu (cf. Les mystérieuses sœurs Gambier). 

Cette fois, je voudrais faire découvrir les exercices particuliers de traductions auxquels se livra à la même époque Old Nick, alias Paul-Émile Daurand-Forgues (1813-1883). 

Nous parlons « d'exercices particuliers de traductions » puisqu'il s'agissait, selon leur dénomination tout à fait honnête, d'« imitations » destinées à rendre les productions étrangères plus séduisantes pour le goût français, notamment en les abrégeant quand on les jugeait trop volumineuses. C’est de cette manière que Jane Eyre, en 1849, et Shirley, en 1850, furent d'abord proposés chez nous sous la main de Old Nick, traducteur ou imitateur de nombreux autres œuvres britanniques ou américains. Wilkie Collins, dont il devint l'ami, apprécia tellement son travail sur The Dead Secret, paru outre-Manche en 1856, qu'il lui dédia son Queen of Hearts en 1859.  

En ce qui concerne Charlotte Brontë, je ne sais si elle eut seulement connaissance des « imitations » de Old Nick. Celle de Jane Eyre en tous les cas aura une large diffusion comme elle sera intégrée à la fameuse Bibliothèque des chemins de fer de la maison Hachette. Toutefois, une première traduction fidèle du roman sera publiée par Noémie Lesbazeilles-Souvestre en 1854 « avec autorisation de l'auteur » selon la formule consacrée à une époque où, de façon générale, les droits des artistes étaient encore mal respectés. 

Après la mort de Charlotte Brontë en 1855, un chroniqueur anonyme de La Revue Britannique louera pour sa part le travail d'Émile Forgues de cette façon  

« (…) S'il est vrai que ce roman ait été écrit en partie pendant que l'auteur subissait les accès d'une fièvre opiniâtre, nous comprendrions plus facilement les disparates de sa composition. Ces disparates s'expliqueraient encore par une vie passée tour à tour dans une retraite à peu près claustrale, entre la dépendance envers des supérieurs et l’autorité disputée qu'une gouvernante exerce sur des enfants. Mais quelles que soient les imperfections de Jane Eyre, ce roman n’en est pas moins une des études psychologiques les plus profondes qu'ait produites la littérature moderne, et il méritait d'être traduit littéralement comme il l'a été, selon le vœu de l’auteur lui-même. M. E. Forgues, de son côté, a usé de son droit en publiant comme une imitation une Jane Eyre qui conserve toutes les qualités de l'original, mais légèrement modifiées au point de vue de son imitateur ; M. Forgues était trop loyal et trop riche de ses propres ressources pour avoir songé à se substituer à Currer Bell. Quelques retranchements faits avec goût ne nuisent en rien à la physionomie anglaise de l’héroïne. Le caractère excentrique de M. Rochester est resté le même : aucune addition, aucune interpolation indiscrète n’a interrompu l'ordre des événements ou altéré les sentiments qu‘expriment soit l'auteur, soit les personnages. Currer Bell, en se relisant dans cette imitation, a dû éprouver la même sensation qui fait sourire en présence d'un miroir la beauté rustique qu'un caprice de grande dame a forcé de changer de costume avec elle. Une toilette de salon n'a jamais enlaidi la naïve villageoise. (…) » 

Hum... Quoi qu'il en soit, pour permettre un début d'opinion personnelle, voici deux séries d'extraits de Jane Eyre et de Shirley à comparer : 

UNE PROMENADE (PRESQUE) TRANQUILLE
PAR CHARLOTTE BRONTË

« (…) Mme Fairfax venait d'écrire une lettre ; je mis mon chapeau et mon manteau, et je proposai de la porter à la poste de Hay, distante de deux milles : ce devait être une agréable promenade. Lorsque Adèle fut confortablement assise sur sa petite chaise, au coin du feu de Mme Fairfax, je lui donnai sa belle poupée de cire, que je gardais ordinairement enveloppée dans un papier d'argent, et un livre d'histoires pour varier ses plaisirs.

— Revenez bientôt, ma bonne amie, ma chère demoiselle Jane, » me dit-elle. Je l'embrassai et je partis.

Le sol était dur, l'air tranquille et ma route solitaire; j'allai vite jusqu’à ce que je me fusse réchauffée, et alors je me mis à marcher plus lentement, pour mieux jouir et pour analyser ma jouissance. Trois heures avaient sonné à l’église au moment où je passais près du clocher. Ce moment de la journée avait un grand charme pour moi, parce que l'obscurité commençait déjà et que les premiers rayons du soleil descendaient lentement à l’horizon. J'étais à un mille de Thornfield, dans un sentier connu pour ses roses sauvages en été, ses noisettes et ses mûres en automne, et qui même alors possédait encore quelques-uns des fruits rouges de l'aubépine; mais en hiver son véritable attrait consistait dans sa complète solitude et dans son calme dépouillé. Si une brise venait à s'élever, on ne l'entendait pas car il n'y avait pas un houx, pas un seul de ces arbres dont le feuillage se conserve toujours vert et fait siffler le vent; l'aubépine flétrie et les buissons de noisetiers étaient aussi muets que les pierres blanches placées au milieu du sentier pour servir de chaussée. Au loin, l'œil ne découvrait que des champs où le bétail ne venait plus brouter, et si de temps en temps on apercevait un petit oiseau brun s'agitant dans les haies, on croyait voir une dernière feuille morte qui avait oublié de tomber.

Le sentier allait en montant jusqu'à Hay. Arrivée au milieu, je m'assis sur les degrés d'un petit escalier conduisant dans un champ; je m'enveloppai dans mon manteau, et je cachai mes mains dans mon manchon de façon à ne pas sentir le froid, bien qu'il fût très vif, ainsi que l'attestait la couche de glace recouvrant la chaussée, au milieu de laquelle un petit ruisseau gelé pour le moment avait débordé quelques jours auparavant, après un rapide dégel. De l'endroit où j'étais assise, j'apercevais Thornfield; le château gris et surmonté de créneaux était l'objet le plus frappant de la vallée. A l'est, on voyait s'élever les bois de Thornfield et les arbres ou nichaient les corneilles; je regardai ce spectacle jusque ce que le soleil descendit dans les arbres et disparût entouré de rayons rouges ; alors je me tournai vers l'ouest.

La lune se levait sur le sommet d’une colline, pâle encore et semblable à un nuage, mais devenant de moment en moment plus brillante. Elle planait sur Hay, qui, à moitié perdu dans les arbres, envoyait une fumée bleue de ses quelques cheminées. J'en étais encore éloignée d'un mille, et pourtant, au milieu de ce silence complot, les bruits de la vie arrivaient jusqu'à moi ; j'entendais aussi des murmures de ruisseaux ; dans quelle vallée, à quelle profondeur ? Je ne pouvais le dire, mais il y avait bien des collines au-delà de Hay, et sans doute bien des ruisseaux devaient y couler. La tranquillité de cette soirée trahissait également les courants les plus proches et les plus éloignés.

Un bruit soudain vint bientôt mettre fin à ces murmures, si clairs bien qu'éloignés; un piétinement, un son métallique effaça le doux bruissement des eaux, de même que dans un tableau la masse solide d'un rocher ou le rude tronc d'un gros chêne profondément enraciné au premier plan empêche d'apercevoir au loin les collines azurées, le lumineux horizon et les nuages qui mélangent leurs couleurs.

Le bruit était causé par l'arrivée d'un cheval le long de la chaussée. Les sinuosités du sentier me le cachaient encore, mais je l'entendais approcher. J'allais quitter ma place; mais, comme le chemin était très étroit, je restai pour le laisser passer. J'étais jeune alors, et mon esprit était rempli de toutes sortes de créations brillantes ou sombres. Les souvenirs des contes de nourrice étaient ensevelis dans mon cerveau, au milieu d'autres ruines. Cependant, lorsqu'ils venaient à sortir de leurs décombres, ils avaient plus de force et de vivacité chez la jeune fille qu'ils n'en avaient eu chez l'enfant.

Lorsque je vis le cheval approcher au milieu de l'obscurité, je me rappelai une certaine histoire de Bessie, ou figurait un esprit du nord de l'Angleterre appelé Gytrash. Cet esprit, qui apparaissait sous la forme d'un cheval, d'un mulet ou d'un gros chien, hantait les routes solitaires et s'avançait quelquefois vers les voyageurs attardés.

Le cheval était près, mais on ne le voyait pas encore, lorsque, outre le piétinement, j'entendis du bruit sortir de la haie, et je vis se glisser le long des noisetiers un gros chien qui, grâce à son pelage noir et blanc, ne pouvait être confondu avec les arbres. C'était justement une des formes que prenait le Gytrash de Bessie ; j'avais bien, en effet, devant mes yeux un animal semblable à un lion, avec une longue crinière et une tête énorme. Il passa pourtant assez tranquillement devant moi, sans me regarder avec des yeux étranges, comme je m’y attendais presque. Le cheval suivait ; il était grand et portait un cavalier. Cet homme venait de briser le charme, car jamais être humain n’avait monté Gytrash ; il était toujours seul, et, d’après mes idées, les lutins pouvaient habiter le corps des animaux, mais ne devaient jamais prendre la forme vulgaire d’un être humain. Ce n’était donc pas un Gytrash, mais simplement un voyageur suivant le chemin le plus court pour arriver à Millcote. Il passa, et je continuai ma route, mais au bout de quelques pas, je me retournai, mon attention ayant été attirée par le bruit d'une chute, et par cette exclamation : « Que diable faire maintenant ? » Monture et cavalier étaient tombés. Le cheval avait glissé sur ta glace de la chaussée. Le chien revint sur ses pas ; en voyant son maître à terre et en entendant le cheval souffler, il poussa un aboiement dont sa taille justifiait la force, et qui fut répété par l'écho des montagnes. Il tourna autour du cavalier et courut à moi. C'était tout ce qu'il pouvait faire ; il n'avait pas moyen d'appeler d'autre aide.

Je le suivis, et je trouvai le voyageur s'efforçant de se débarrasser de son cheval. Ses efforts étaient si vigoureux, que je pensai qu'il ne devait pas s'être fait beaucoup de mal ; néanmoins, m'approchant de lui :

— Êtes-vous blessé, monsieur ? » demandai-je. (…) »

EN PRENANT QUELQUES RACCOURCIS
 (la dernière levée de la poste étant à quatre heures)
PAR OLD NICK

« (…) Vers deux heures, mistress Fairfax venait justement d'achever une lettre qu'il fallait envoyer à la poste. Je regardai la route gelée, le ciel pur, le paysage étincelant, et l'envie me prit, fatiguée d'une longue séance dans la bibliothèque, de faire moi-même la commission dont on allait charger le cocher. Ce n'était guère plus de deux lieues à franchir par le plus beau temps du monde, et pour une pauvre recluse, la meilleure manière d'employer son après-midi.

II faut avoir vécu longtemps enfermé pour trouver aux aspects de la nature cette saveur puissante que leur découvrent les grands peintres et qu'eux seuls ont le don de reproduire. Si j'étais de ces êtres à part, si j'avais le magique pinceau de Constable, j'enrichirais votre petit musée du paysage qui passa sous mes yeux au moment où l'horloge cachée dans le beffroi du village sonna trois heures. Le ciel pâlissait déjà; le soleil, lentement, s'inclinait vers l'horizon. J'étais dans une lande connue en été pour ses rosiers sauvages, en automne pour ses noisettes et ses mûres. Les fruits de l'aubépine et de l'églantier lui faisaient çà et là, même au cœur de l'hiver, une parure de corail ; mais son grand charme était son entière solitude, son immobilité complète. Le vent y passait sans éveiller aucun bruit, faute d'un houx ou d'un cyprès dont il pût agiter le feuillage. Le noisetier, le néflier, dépouillés, ne bougeaient sous son souffle non plus que les pierres blanches et glissantes qui durcissaient le milieu du chemin. Au loin, de chaque côté, des prairies dénudées où nul bétail ne cherchait pâture, et les petits oiselets, qui voletaient par éclairs sur les haies, semblaient autant de feuilles sèches que le vent jusqu'alors avait oublié d'emporter.

Que vous dirai-je ? Devant ces choses si simples, si vulgaires peut-être, une sorte d'enthousiasme me saisit. J'oubliai le froid, le but de ma course, la nuit qui allait survenir, et serrant mon manteau contre moi, les mains enfoncées dans mon manchon, je m'assis sur une barrière en bois qui fermait l'entrée d'un champ. Je n'étais pourtant qu'à mi-chemin de la petite bourgade où j'allais et que je distinguais sur la hauteur, derrière un rideau d'arbres, à la fumée qui s'élevait de ses toits, aux légers bruits de vie qui m'arrivaient à travers le silence complet des champs déserts. Derrière moi, dans la vallée, je pouvais encore apercevoir Thornfield, ses créneaux gris, et le majestueux bosquet, asile des grolles bruyantes Thornfield me fermait l'occident, et je ne me lassai de le contempler que lorsque le soleil couchant eut disparu derrière ses hautes murailles. Alors seulement je songeai à reprendre ma route, prêtant une dernière fois l'oreille à je ne sais quels murmures de courants lointains, perdus dans des profondeurs ignorées.... lorsque soudain, bien loin aussi, mais distinct, net, régulier, brisant de son retentissement métallique ces vagues et plaintives harmonies de l'onde murmurante, le trot d'un cheval se fit entendre. Il arrivait par le chemin même au bord duquel je m'étais assise, et dont les détours le cachaient encore à ma vue. Comme ce chemin était étroit, et comme le bruit se rapprochait de seconde en seconde, je restai assise pour laisser passer le voyageur.

J'étais jeune alors, et ma mémoire était peuplée de mille légendes. Aussi, tout en regardant du côté où le cheval allait paraître, me rappelai-je une série d'histoires merveilleuses où jouait le principal rôle un esprit fort connu dans le nord de l'Angleterre sous le nom de Gytrash, lequel, sous la forme d'un cheval, d'une mule ou d'un gros chien, hante de préférence les routes solitaires, et met fort en peine les voyageurs attardés.... attardés comme je l'étais moi-même en cet instant.

Tandis que je préméditais cette apparition fantastique, j'entendis à côté de moi, dans la haie, un autre bruit qui me fit tressaillir, et presque au même moment je vis se glisser, à travers les branches qu'il écartait violemment, un énorme chien dont le pelage noir et blanc tranchait sur la masse brune des arbres. Pour le coup, c'était bien le Gytrash des contes de ma nourrice : une espèce de lion à longs poils, à grosse tête, et je m'étonnai de le voir passer devant moi fort tranquillement, ne m'accordant guère qu'un regard, — surnaturel il est vrai, et qu'on ne pouvait confondre avec celui des chiens ordinaires, pour peu qu'on eût l'imagination disposée au merveilleux.

Puis vint le cheval, un épais courtaud, et, qui pis est, surmonté de son cavalier. Or, jamais Gytrash ne s'est laissé enfourcher, non pas même par Belzébuth en personne. Voilà donc ma vision en déroute; mais mon désappointement devait être bien plus complet. Le voyageur, en effet, m'avait dépassée, et, tout à fait rentrée dans le domaine de la réalité, j'avais déjà repris la route de Hay, lorsque le bruit d'une glissade, d'une chute, et cette exclamation toute simple : 

— Que diable faire, à présent ? me forcèrent à me retourner. » me forcèrent à me retourner.

Homme et cheval étaient à terre, ce dernier ayant glissé sur une flaque d'eau que le froid avait entièrement gelée.

Le chien était déjà revenu sur ses pas, et, de son mieux, aboyant aux échos, courant autour de son maître, galopant de mon côté comme pour implorer mon assistance, il prenait son rôle dans l'événement.

Seule à portée de l'étranger, il me sembla impossible de ne pas lui témoigner quelque intérêt. Aussi m'approchai-je de lui tandis qu'il se dépêtrait, à grand-peine, de ses étriers et de son cheval. À voir ses vigoureux efforts, il était difficile de le croire dangereusement blessé. Je lui demandai pourtant s'il s'était fait mal. (…) »

 D'après Jules Clarétie, Old Nick aurait servi de modèle pour cette caricature destinée aux Français par eux-mêmes, une encyclopédie ethnographique qui eut un grand succès au milieu du XIXe siècle.


LE DÉBUT DE SHIRLEY
(façon cuisse de pasteur grillée)
PAR CHARLOTTE BRONTË

Le Lévitique

« Dans ces dernières années, une abondante pluie de vicaires est tombée sur le nord de l'Angleterre. Les collines en sont noires ; chaque paroisse en a un ou plusieurs ; ils sont assez jeunes pour être très actifs, et doivent accomplir beaucoup de bien. Mais ce n'est pas de ces dernières années que nous allons parler : nous remonterons au commencement de ce siècle. Les dernières années, les années présentes, sont poudreuses, brûlées par le soleil, arides ; nous voulons éviter l'heure de midi, oublier dans la sieste, nous dérober par le sommeil à la chaleur du jour et rêver de l'aurore.

Si vous pensez, lecteur, après ce prélude, que je vous prépare un roman, jamais vous ne fûtes dans une plus complète erreur. Pressentez-vous du sentiment, de la poésie, de la rêverie ? Attendez-vous de la passion, des émotions, du mélodrame ? Modérez vos espérances et renfermez-les dans des bornes plus modestes. Vous avez devant vous quelque chose de réel, de froid, de solide ; quelque chose d'aussi peu romantique qu'un lundi malin, quand tous ceux qui ont du travail s'éveillent avec le sentiment intime qu'ils doivent se lever, et agissent en conséquence. Nous n'affirmons pas positivement que vous ne serez pas quelque peu excité vers le milieu ou à la fin du repas ; mais il est résolu que le premier plat servi sur la table peut être mangé par un catholique, oui, même un anglo-catholique, le vendredi saint : ce seront de froides lentilles au vinaigre et sans huile, du pain sans levain e et des herbes amères, sans agneau rôti.

Dans ces dernières années, dis-je, une abondante pluie de vicaires est tombée sur le nord de l'Angleterre ; mais, enfin 1811 ou 1812, celte pluie n'était pas descendue : les vicaires étaient rares alors. Il n'y avait pas encore de sociétés établies pour tendre la main aux recteurs et aux bénéficiers vieux et infirmes, et leur donner le moyen de payer un jeune et vigoureux collègue, frais émoulu des bancs d'Oxford ou de Cambridge. Les présents successeurs des apôtres, disciples du docteur Pusey et instruments de la propagande, étaient à cette époque emprisonnés dans les langes de leur berceau, ou recevaient lala régénération du baptême dans une cuvette, par la main de leur nourrice. Vous n'eussiez pas deviné, en voyant l'un d'eux, que la mousseline plissée de son bonnet ceignait le front d'un préordonné et spécialement sanctifié successeur de saint Paul, de saint Pierre ou de saint Jean ; vous n'eussiez pu pressentir, dans les plis de sa longue robe de nuit, le surplis dans lequel il devait par la suite cruellement exercer les âmes de ses paroissiens, et non moins étrangement son vieux recteur, en agitant dans la chaire le surplis qui n'avait jamais flotté plus haut que le pupitre.

Néanmoins, dans ces jours de disette, il y avait des vicaires : la précieuse plante était rare, mais on pouvait la trouver. Un certain district, dans l'ouest du Yorkshire, pouvait se vanter de posséder trois verges d'Aaron, florissant dans un circuit de vingt milles. (…) »

LA VERSION FAST-FOOD
PAR OLD NICK

Les trois curés

« « Si vous pensez, ami lecteur, qu’il s’agit cette fois d’un roman comme tant d’autres, soyez détrompé d’avance. S’il vous faut de la poésie, de la rêverie, cherchez ailleurs. Nous n’avons pour le moment à votre service ni passion, ni mélodrame, ni stimulants d’aucune sorte. Limitez donc vos espérances, abaissez-en le niveau jusqu’à celui de la réalité humblement fidèle, de la prose sèche et solide, telle que nous la rencontrons tous les jours dans la vie pratique. N’ayez pas d’autres visions en tête que celles du prolétaire condamné au travail, lorsqu’il s’éveille, le lundi matin, avec la perspective de six journées à fournir. Peut-être bien, vers le milieu et la fin du repas qui va vous être servi, trouverez-vous quelques excitants assez forts ; mais en bloc, ceci est un dîner de carême, un dîner de vendredi saint : lentilles froides arrosées de vinaigre et sans huile ; pain sans levain, herbes amères, et l’agneau pascal encore à venir.

Tenez, pour commencer, laissez-moi vous présenter un trio de curés, de curés anglicans, tels qu’ils étaient en 1812, dans nos comtés du nord, alors que les ouailles manquaient de pasteurs, alors que la libéralité d’un gouvernement enrichi par la paix n’avait pas encore multiplié les saintes légions du sacerdoce de manière à pourvoir chaque hameau d’un guide spirituel. (…) »

 22 janvier 2014