Raconter la vie d’Emily Brontë (1818-1848), extérieure comme intérieure, relève de la gageure. Quasi tout le peu que l'on connaît d'elle provient de quelques lettres et témoignages de sa sœur Charlotte et des plus proches amies de celle-ci, Ellen Nussey et Mary Taylor. Sur le plan psychologique, il n'est guère possible d'être sûr d'autre chose au sujet d'Emily Brontë qu'elle offrait un tempérament bon et secret et qu'elle était éprise de liberté et à ce point des landes qu’elle ne pouvait s’en éloigner longtemps sans en souffrir dans sa chair même.
Cependant, Virginia Moore crut en son époque pouvoir en dire plus, voire beaucoup plus en s'appuyant simplement sur les poèmes d'Emily :
« On sait très bien que la poésie lyrique, surtout lorsque l’auteur est très jeune a inévitablement un caractère autobiographique. Plus que d’autres, Emily s’est réfugiée dans la poésie où elle pouvait donner libre-cours aux sentiments qu’elle refoulait en elle-même. »
La méthode de Virginia Moore fut ainsi de « confronter les poèmes d’Emily avec les événements de sa vie ». Si, à ce point, cette idée n'était pas à tenir pour stupide, Virginia Moore poussa malheureusement sa « confrontation » jusqu'au décalque pur et simple avec un manque de recul ébahissant (au vrai fréquent du côté sensationnaliste de la Manche).
En fait, Virginia Moore retrace avec une telle précision tout ce que l’on ne sait pas d’Emily Brontë que l’on a impression que ce n’est pas Virginia Moore qui a écrit la biographie d’Emily Brontë, mais Emily Brontë elle-même par le biais d'une opération de possession paranormale :
« Emily aimait tant la bruyère que cet amour remontait sûrement à l’époque où elle courait de toutes ses petites jambes derrière ses frères [les jumeaux Patrick et Branwell, je suppose ?] et sœurs pour ne pas être distancée. » ; « Emily se rapprocha d’Anne, toutes deux étant taciturnes, Anne par timidité, Emily par une sorte de calcul instinctif » ; « Charlotte (…) avait une redoutable tendance à régenter la vie des autres. Que de fois Emily eut envie de s’évader hors du cercle où l’enserraient les sollicitudes pédagogiques de sa sœur ! », etc.
Tout le long des 250 pages de son ouvrage, c'est avec ce ton catégorique que Virginia Moore dégage ce qu'elle tient pour la véritable personnalité d’Emily, rongée par un terrible manque d’affection et un profond sentiment de révolte aussi bien contre son état de femme que la religion constituée. Virginia Moore va jusqu'à affirmer à ce dernier égard qu'Emily Brontë se créa son propre credo marqué par le rejet de la matière et le désir de mort.
Si Emily Brontë souffrait d'être incomprise et mal-aimée, on peut dire qu'il fut bien regrettable qu'elle n'eût pas Virginia Moore pour sœur en lieu et place d'Anne et de Charlotte. Virginia Moore traite carrément la première, avec qui Emily forma pendant des années une paire littéralement inséparable, d’« animal de compagnie ». De son côté, la seconde passe pour une aînée mal embouchée et bigote. Virginia Moore n’a pas été pas la seule, ni en son temps ni depuis, à déposer une couronne de laurier sur la tête d’Emily tout en témoignant un mépris plein de fatuité à l’égard de Charlotte et Anne.
Pour notre part, nous ne lui décernerons pas, à titre posthume, ni toque en psychologie ni laurier pour la subtilité de ses analyses littéraires fondées sur des analogies biographiques directes. Ainsi, le royaume imaginaire de Gondal, qu’Emily commença à développer dès l'enfance et où beaucoup de ses poèmes s’inscrivaient, représente-t-il tout bonnement pour Virginia Moore le village où elle vivait : « Les noms de Gondal et d’Haworth se confondaient dans son esprit ». Dans ce sens, l’empereur Julius, héros principal de sa saga, est à prendre pour son double, et les luttes de pouvoir qu'elle mettait en scène pour ses propres combats intérieurs. Si un personnage est condamné à un exil douloureux de plusieurs milliers de kilomètres ? C'est bien entendu à rapporter au départ d'Emily d'Haworth pour occuper un poste d'enseignante à Halifax sur l'autre versant des collines.
Du reste à ce propos, non six mois comme les brontëologues en convenaient jusque lors mais, selon Virginia Moore à l'aune d'un témoignage tardif et des poèmes écrits par Emily à cette époque, dix-huit qui ne furent pas de surcroît constitués que de labeurs monotones :
« Nous croyons qu’il se passa dans la vie d’Emily tandis qu’elle était à Law Hill un événement tout à fait grave qui laissa dans son âme une blessure trop profonde pour se fermer à jamais. Bien qu’on [comprenez Virginia Moore seule] ne sache rien de précis sur cette passion, tout porte à croire qu’elle ne fut pas de courte durée : il est difficile d’admettre qu’à l’origine du terrible changement que tous purent constater chez Emily à son retour de Law Hill – et d’un chagrin si profond [affirmé par Virginia Moore seule] qu’il ne devait cesser qu’avec la vie – il n’y ait eu qu’une idylle de plusieurs mois. »
Idylle vraisemblablement nouée avec une femme – car tel est le clou, le point nodal de l'entreprise de Virginia Moore.
Par quels indices toutefois soupçonna-t-elle un événement si dérangeant et propre à vous assurer l'intérêt ?
« Pour les résumer brièvement, citons l’apparence masculine d’Emily, sa froideur avec les hommes, la violence de son affection pour Maria [Une de ses deux sœurs aînées mortes prématurément], puis pour Anne, puis tout nous porte à croire pour une troisième femme. »
Voilà tout sur quoi certains chez nous ont fantasmé à la suite de Virginia Moore…
Celle-ci relate encore bien des choses douteuses jusqu’à la fin de son ouvrage, y compris dans les trois pages d’étude qu’elle consacre aux Hauts de Hurlevent. Trois pages dont il ressort que le roman est à considérer comme le récit d’une rédemption :
« Elle en avait soif, obsédait qu’elle était par ses péchés. Elle se délivra en partie de cette obsession en analysant ses fautes, et obtint, à mesure que sa compréhension devenait plus grande, le pardon. »
Notamment pour son amour interdit, seulement qu’il n’aurait existé guère que dans la tête de Virginia Emily Wuthering-Moore…
17 janvier 2013
Virginia Moore : Emily Brontë, NRF, 1939.
(Éd. or. : The Life and Eager Death of
Emily Brontë, 1936.)






