Pour l'évoquer, nous nous permettrons d'emprunter amplement à Jacques Blondel (1) et Neil Forsyth (2) comme, aussi bien pour le fond que la forme, leurs exposés se suffisent à eux-mêmes :
Ainsi le premier présente-t-il John Bunyan comme « l’interprète de la génération puritaine qui refusait de reconnaître l’autorité royale et l’Église anglicane après le retour des Stuarts en 1660 ». De condition modeste, il était peu lettré. Attaché avant tout à la Bible, « [il soutenait] que l’inspiration spirituelle était supérieure au savoir humain » (Jacques Blondel), de sorte que se développa à son sujet une « image du prêcheur ignorant et populaire. » (Neil Forsyth)
Né en 1628 à Elstow, près de Bedford, John Bunyan embrassa d'abord dans ses plus jeunes années la carrière de chaudronnier avant d'entrer, à seize ans, en 1644, dans l'armée où il demeura pendant trois ans. Après avoir repris sa profession de chaudronnier et s'être marié en 1649, il connut une conversion religieuse qui l'amena à s'investir dans la vie de l'Église baptiste de Bedford. Le militantisme qu'il déploya alors contre l'Église anglicane déplut tant aux autorités qu'il fut condamné à une peine de douze ans de prison en 1660. Durant cette période, il composa le récit de sa conversion, Grace Abounding, publié en 1666. Libéré en 1672, il devint pasteur à Bedford tout en continuant d'écrire avant d'être à nouveau incarcéré en 1677 pour six mois. L’année d’après, en 1678, sortit des presses sa grande œuvre, The Pilgrim's Progress, au succès immédiat. Ce succès donnant lieu à de multiples suites frauduleuses d'autres auteurs, John Bunyan se résoudra à en offrir une de son cru en 1684 pour narrer cette fois le pèlerinage que se décident à entreprendre la femme et les enfants de Chrétien quelques années après avoir refusé de l'accompagner. Figure maintenant populaire, John Bunyan mourra quatre ans plus tard, en 1688, à près de soixante ans, des conséquences d'une pneumonie.
Neil Forsyth résume ainsi The Pilgrim’s Progress :
« [John Bunyan] mêle la manière allégorique des récits de rêve médiévaux à un réalisme satirique dirigé contre l’hypocrisie religieuse. Il s’agit là d’un fascinant compte rendu du parcours menant du port d’un fardeau à la libération, entrecoupé de toutes sortes de conflits et de détours. Le voyage du héros, Chrétien, et de ses amis Fidèle et Plein-d’Espoir vers la Cité céleste possède une forme archétypique et impressionne par l’image qu’il donne du courage face à l’opposition meurtrière et aux faux pèlerins. »
Quant à sa suite, toujours en reprenant Neil Forsyth :
« Ce n’est pas exactement [un] équivalent féminin, à cause du rôle dominant exercé par les protecteurs [du] parti [de Chrétienne et de ses fils], Grand-Cœur et Vaillant-pour-la-Vérité ; et il contient des séquences extraordinaires, en particulier à la fin, lorsque les pèlerins s’assemblent pour traverser la Rivière de la Mort. »
The Pilgrim’s Progress se présente donc comme l’allégorie d’une quête intérieure difficile. Pour citer cette fois longuement Jacques Blondel :
« Semblable mode d’expression est essentiellement biblique, dans la mesure où l’écrivain use d’images accessibles aux plus humbles, familiers cependant du texte original, afin de dévoiler un enseignement tout en cachant celui-ci sous le signe concret. L’allégorie, chez Bunyan, se rapproche de la parabole, illustration de la Parole divine, et appelle la libération du sens par l’expérience individuelle de la foi. (…) Bunyan prêche le salut par la foi, non par la lettre (…). Fondé sur la doctrine et l’expérience [de Martin Luther], il affirme que l’homme n’a pas de liberté de bien faire, sinon celle que Dieu lui donne. Au moins ne faudrait-il ne pas réduire cette sévère leçon à une sorte de justification pharisienne des ''bons '' face aux ''méchants''. Bunyan eut assez d’humilité sinon d’humour pour ne pas encourager le culte de la mélancolie religieuse qu’avait provoqué le sentiment de la perdition, propagé par de moroses calvinistes. Il est fort éloigné du fanatisme (…) Il est loin, aussi, du déisme qui commencera à poindre et transformera l’éthique puritaine en morale, en simple savoir-vivre quand l’évolution du siècle se souciera de former des ''gentilshommes'', non des ''saints''. »
LE PÉLÉRINAGE ERRATIQUE
D’UNE CERTAINE JANE
« S’il est une thématique de Jane Eyre que les critiques contemporains ont généralement tendance à ignorer, c’est bien celle du religieux et de la quête spirituelle, pourtant très présente et portée au premier plan dans des séquences entières, comme celle de Lowood et de Moor House », observe Bernadette Bertrandias dans Jane Eyre, la parole orpheline dont nous avons déjà parlé il y a quelque temps sans toucher à ce qui concerne The Pilgrim's Progress.
Or, Bernadette Bertrandias fait apparaître que Charlotte Brontë a calqué en grande partie son roman sur ce dernier. Les marques sont multiples :
« (…) le chant de Bessie où s’inscrit la thématique du progrès dans la foi, mais elles sont surtout signifiées par une toponymie évocatrice des étapes de l’allégorie : depuis la porte de Gates-head, traversant dépressions obscures et champs d’épines (Low-wood, Thorn-field), où elle séjourne aussi, comme Christian, dans les ''châteaux du doute'', Jane parvient à la croisée des chemins (Whitcross) où elle rencontre un guide spirituel, St. John, qu’elle-même compare au ''Great Heart'' de Bunyan. »
Dans cette perspective, Bernadette Bertrandias relève comment le pèlerinage de Jane Eyre se caractérise par un perpétuel « mouvement de balancier » entre le désir de jouir de la vie terrestre, en accord avec son humanité, et celui de s'assurer le salut céleste, en accord avec Dieu. Ce sont ces réticences qui pousse Jane Eyre à refuser de devenir la maîtresse de Rochester après la révélation que lui et Bertha (qu'il retient captive alors qu’elle est folle au sein de son manoir) sont époux.
Il faudra ainsi tout à la fois de grands tiraillements moraux, la mort accidentelle de Bertha et l'intervention de la providence pour que Jane et Rochester puissent s'unir en bonne et due forme. La tradition y voit une résolution des conflits en jeu dans le roman, ce que remet en cause Bernadette Bertrandias :
« Il devient difficile de lire un quelconque progrès spirituel dans l’étape finale [d'un] parcours qui ne suggère en rien l’arrivée au royaume céleste que l’hypotexte de Bunyan, aussi bien le schéma explicite du cheminement spirituel [accompli par Jane Eyre], pouvaient logiquement laisser présager. Jane Eyre a-t-elle, fidèle à la vocation de son pèlerinage, découvert enfin la vraie foi ? »
Si une rédemption se produit chez Rochester, il manque une « référence à la providence et à la grâce divine (…) Le rôle de Jane est alors de recevoir une confession aux accents très bunyanesques (…) Elle se garde d’unir sa voix à celle de Rochester dans la célébration des louanges de la providence divine. (…) La plénitude à laquelle a accédé Jane est d’ordre humain, absolument humain et exclusivement (…). »
Les derniers mots du roman reviendraient à Saint John pour signifier implicitement cet échec :
« Dans sa quête spirituelle, Jane demeure jusqu’au bout orpheline de Dieu dont elle a, à maintes reprises, invoqué la Providence. »
L’ensemble des écrits de Charlotte Brontë, y compris ses lettres, laisserait en effet l’impression que, si elle avait la foi, elle redoutait l’idée d'une vie sans joie – et certes, elle connut beaucoup d'épreuves.
(1) In Dictionnaire des Littératures de langue anglaise, Encyclopédie Universalis & Albin Michel, 1997. Jacques Blondel (1910-1991) fut un angliciste et un brontëologue réputé. Il consacra un essai à Emily Brontë dans les années 50 (Emily Brontë : expérience spirituelle et création poétique) et dirigea même une revue d'Études brontëennes au début des années 70.
(2) In Encyclopédie du protestantisme, PUF & Labor et Fides, 2006.
28 mars 2013
John Bunyan : The Pilgrim’s Progress,
1678 (première partie) &
1684 (deuxième partie).
