Originaire d’Écosse comme son titre l'indique, le Blackwood's Edinburgh Magazine, connut une longévité exceptionnelle puisqu'il parut pendant plus d'un siècle et demi, de 1817 à 1980.
Au vrai, c'est le monde dans son ensemble qui semblait alors constituer une vaste scène gothique pour le Blackwood's Magazine si on considère son anxiété et son esprit de polémique face grands événements nationaux (chute du gouvernement Wellington) et internationaux (fin brutale du règne du Louis XVIII en France).
Avant que cela me frappe, c'est d'abord de façon relativement paisible que ma découverte de la revue a débuté avec les deux premières parties de Winter's Rhapsody. Christopher North, pseudonyme de John Wilson (1785-1854), y entreprend d'évoquer le passage des saisons en célébrant la nature et l'amour de Dieu pour ses créatures, y compris au mois de novembre en Écosse ! Invitant le lecteur à l'accompagner dans une promenade bucolique et pieuse, Christopher North se laisse cependant bientôt distraire par les vues offertes sur le chemin et toutes les idées qu'elles lui inspirent. Ainsi se mettra-t-il à défendre les mérites de James Thompson, poète populaire écossais du XVIIIe siècle, contre le mépris dans lequel le tenait William Wordsworth, ou à chanter la gloire de l'Union et sa fierté d'en être sans renier pour autant ses racines. Christopher North se plaira tant aux digressions qu'il assumera même de perdre tout à fait le fil de son propos initial quand il abordera les plaisirs de la sociabilité avant d’inciter malicieusement les esprits chagrins, tels ceux qui veulent des révolutions comme en France, autrement dit les « radicaux », à aller au lit en attendant la suite dans le prochain numéro de la revue...
Après cette entrée en matière méditative et récréative à la fois, deux courtes pièces poétiques sont fournies au lecteur.
Pour commencer, The Raid of Kerr, de James Hogg, remémore la résistance écossaise devant l'invasion anglaise au début du XVIIe siècle. Elle conte comment une dispute sur le passage libre de la frontière débouche sur des escarmouches sanglantes où le clan de Kerr témoigne de toute la valeur guerrière traditionnelle des Écossais sans pour autant que cela lui suffise à l'emporter sur les troupes anglaises, l'auteur n'en faisant pas toutefois un drame. Au contraire, comme Christopher North, James Hogg se félicite des bienfaits que devait apporter l'Union.
Présentant une coloration régionale marquée, le Blackwood's Magazine apparaît, avec son mélange d'affirmation identitaire et d'allégeance à la couronne britannique, comme l'héritier de l'œuvre de Walter Scott. L'on sait que depuis la donne a changé.
Pour revenir à nos deux poèmes, à The Raid of Kerr succède Horrible Stanzas, parodie de gothique où un pauvre hère fait part de son angoisse devant la rencontre terrible qui l'attend. Laissant suggérer qu'il s'agit du diable auquel il a vendu son âme, il s'avérera finalement qu'il s'agit de l'huissier venu pour le conduire, non en enfer, mais à la tour des endettés comme on dit plaisamment au pays de Goethe.
Quant à nous, impénitents curieux des sœurs Brontë, c'est à un long pensum politique que nous devrons à présent nous confronter, A Letter on the Spirit of Age, lettre anonyme (prétendument) adressée à Christopher North par un lecteur du Blackwood's Magazine inquiet du péril pesant à ses yeux sur la démocratie au sein du Royaume-Uni en ce début de XIXe siècle.
Ce texte m'a paru en fait des plus intéressants par sa façon de résumer l'idéologie conservatrice (« tory ») de l'époque. Face aux libéraux (les « whigs ») et à leur foi dans la main invisible, déchirant pour lui le « tissu social », l'auteur affirme l'idéal de classes supérieures guidant avec sagesse les classes inférieures dans une communauté harmonieuse et démocratique (du moins pour les classes supérieures) sous l'égide d'une religion active. Sur ce point, il proclame de façon virulente son refus de toute concession faite aux radicaux qui, une nouvelle fois, sont brandis comme une menace diabolique vis-à-vis des ouvriers appauvris par la récente Corn Law et sa libération du prix du blé jusque là contrôlé. À cet égard, l'auteur d' A Letter on the Spirit of Age jette le blâme tout à la fois sur le gouvernement Wellington sortant, l'aristocratie et l'Église d'Angleterre, plus soucieuse de ses intérêts propres que celui de ses ouailles...
Il se déchaînera aussi au sujet de l'épineuse Catholic Question mais, comme je crains de redouter d'ennuyer le lecteur avec des affaires politiques qui ne sont plus à l'ordre du jour, je préfère tourner quelques pages pour que nous découvrions Passages from the Diary of a Late Physician.
Cette série non signée dans la revue avait pour auteur Samuel Warren (1807-1877), avocat de profession (d'origine galloise pour le coup). Elle voit un médecin parler des cas marquants qu'il a eu à traiter au cours de sa carrière. Dans A Man about Town, un jeune homme fortuné et brillant mène une vie dissolue avec une telle obstination que ni le dialogue ni la maladie ne le font reconsidérer sa conduite jusqu'à ce qu'il expire. (« Tiens ! Cela m'évoque quelque chose ! », s'exclameront peut-être certains amateurs de sœurs Brontë.) Dans Death at the Toilet, qui ne s'étend que sur deux pages, une jeune femme, malgré sa faiblesse physique, veut absolument se rendre à une fête. Appelé par une servante, le docteur arrivera trop tard, la retrouvant morte sur sa chaise devant son miroir, le visage figé dans “a smirk of conceit and self-complacency. (…) A corpse dressed for the ball !” (le visage figé dans « une expression de satisfaction... Un cadavre habillé pour le bal ! »)
Après ces deux récits horrifiques et moralisateurs qui m'ont captivé – je me plais à m'imaginer qu'il en fut de même pour les sœurs Brontë – un poème, lui aussi anonyme, An Autumn Walk offre une nouvelle méditation, au ton conventionnel pour sa part, sur le passage des saisons.
Si devant cette brève et paisible composition, les sœurs Brontë auraient pu en profiter pour se recoiffer les cheveux, elles auraient eu toutefois de quoi les sentir se redresser bien vite devant The Mysterious Bride, du Ettrick Shepherd (alias James Hogg), une histoire de fantôme et de malédiction, puis The History of a French Artisan during the Last Revolution (non signé) destiné à montrer les drames inévitables auxquels conduisent les révolutions même quand elles étaient "generous and moderate" comme celle de 1830.
Pour ma part, j'ai retiré de cette nouvelle, où un ouvrier doux et intelligent se laisse entraîner par l'esprit émeutier régnant autour de lui jusqu'à tuer (il perdra lui-même sa femme et leur bébé au cours des événements), une grande impression de véracité.
En tous les cas, après cette fable politique, un nouveau pensum guette le lecteur, The Late Cabinet, sur la chute du gouvernement dirigé par le Duc de Wellington. L’auteur de ce texte ne mâche pas ses mots au sujet d'un "apostate cabinet" ayant failli à prendre des décisions véritablement conservatrices ! Il ne le fait pas non plus au sujet de la France, home du « Leviathan » de la révolution, pour vous donner à nouveau idée d’une analyse des affaires publiques des plus sombres à pétrifier maintenant tout de bon les cheveux hérissés d'une personne impressionnable comme Charlotte Brontë !
Heureusement, voici deux poèmes réligieux de Mrs. Hemans (1793-1835 qui ne me semble pas avoir usurpé la renommée dont elle jouissait à l'époque.
Las, ce n'est qu'un bref répit, Letter on the Political Changes revient à la charge contre le cabinet Wellington. Si cette lettre n'est composée que de cinq pages, elle concentre la rage contre, selon l’expression reprise d’un parlementaire, « une administration Tory agissant sur des principes Whigs » !
C'est sur cette troisième diatribe du reste, valant une autre fenêtre brisée pour le Duc de Wellington dira-t-on (son gouvernement était impopulaire à ce point), que s'achèvera notre numéro présent du Blackwood's Magazine – si l'on excepte une ultime liste de nominations diverses que je ne saurais comment résumer.
Maintenant, que peut-on en tirer quant aux sœurs Brontë ? Au-delà de la source d'inspiration qu'ont pu constituer pour elles les productions gothiques et terrifiantes du Blackwood's Magazine, celui-ci leur offrait assurément une connaissance approfondie des événements de leur époque malgré son esprit partisan conservateur. C'est peut-être chez Charlotte Brontë que l'on discernera le plus d'échos de cet esprit sans que son « cathostrophisme » soit aussi grand devant les évolutions du monde. Pour ma part, ma lecture de ce seul numéro m'a éclairé sur la doctrine en œuvre dans Shirley ou sur la manière dont dans Le Professeur et Villette Charlotte Brontë défend l'autonomie individuelle contre le secours de la société.
(« Ce terrible monstre ayant trouvé asile en France et qui, si on ne l'y contenait pas par toute la force de nos tabloïds (et du Financial Times), se déchaînerait en Angleterre pour piocher avidement dans le portefeuille des personnes riches en faisant croire que c'est pour le bien de tous ! Etc. »)
26 janvier 2013
