Tandis que, après l'échec d’un premier recueil commun de poèmes en 1846, le roman de Charlotte remporta un succès prodigieux, ceux d'Emily et d'Anne ne suscitèrent guère l'enthousiasme. Et quand Les Hauts de Hurlevent devait avant la fin du siècle être reconnue comme une production de génie, une réputation de bleuette naïve resta attachée à Agnès Grey jusqu'à il y a peu de temps.
Agnès Grey se présente comme le récit autobiographique d’une jeune fille originaire d'un village reculé du nord de l'Angleterre où son père occupe une cure modeste de pasteur. Elle est particulièrement chouchoutée dès sa naissance. Son existence avec celle de sa famille simple et chaleureuse s'écoule paisiblement jusqu'au jour où un investissement malheureux du père amène la gêne. Cette nouvelle situation ne cause pas toutefois de chagrin à Agnès Grey qui y voit une chance pour elle de s'affirmer et de découvrir le monde. Elle décide de la sorte de devenir gouvernante contre l'avis de son entourage non sans raison. Si la jeune fille éprouve la plus grande confiance en elle pour donner des leçons profitables aux autres, c’est elle qui en recevra d'amères sur la société et la vie...
Puisant dans les souvenirs de sa propre carrière, Anne Brontë fut d'abord animée avec Agnès Grey par le désir de contribuer au débat public de son époque au sujet d'un statut bancal qui faisaient des gouvernantes ni des domestiques ni non plus des égales de leurs employeurs.
À cet égard, on peut considérer Agnès Grey comme le premier roman à traiter de la question de façon réaliste, pour ne pas dire naturaliste, ce qui peut perturber du reste encore certains lecteurs, ou plutôt lectrices qui, après avoir dévoré Jane Eyre ou Orgueil et préjugés, espèrent y trouver de quoi satisfaire leur goût de la romance.
La parole d'Anne Brontë se révèle en effet sans fard sur la société victorienne et son régime de domination hypocrite qui s'exerce aussi bien sur les classes inférieures que sur les femmes en général. Anne Brontë met en scène cette domination d'abord à travers la figure d'un petit garçon tyrannique à qui l'on passe tout, Master Tom, puis à travers celle qu’Agnès Grey plaint ou blâme selon les circonstances, la frivole Rosalie Murray courant après un mariage fortuné. Anne Brontë montre que la famille elle-même de son héroïne, malgré l'amour et le respect entre ses membres, n'échappe pas à l'influence perverse de l'ordre patriarcal régnant.
Mais Agnès Grey est un roman qui va au-delà de la critique sociale. Il constitue aussi une fable morale non dénuée de poésie sur une jeune fille qui, tel un oisillon quittant un nid douillet, cherche à trouver une place dans la société qui soit en accord avec sa piété et sa bonté.
Le récit de l'héroïne d'Anne Brontë s'inscrit dans une double dynamique où réalisme et allégorie s'épousent subtilement, le second recouvrant comme en filigrane le premier qui ne perd pas de la sorte sa charge propre. On peut remarquer comment la découverte du monde et de la vie que fait Agnès Grey passe par une succession de cadres à chaque fois un peu plus larges : d'abord, un foyer familial retiré dans les montagnes, puis une demeure bourgeoise, puis un domaine seigneurial et le village qui en dépend, enfin une petite ville en bord de mer. À chacune de ses étapes, les expériences et les épreuves personnelles d'Agnès Grey se complexifient, notamment en matière sentimentale quand elle rencontre le brave vicaire Edward Weston. À l'origine une enfant couvée, elle devient ainsi peu à peu une femme affirmant son désir d'autonomie sociale et de paix spirituelle.
On peut supposer qu'Anne Brontë envisagea son propre vécu à la façon d'une pèlerine studieuse passant, les uns après les autres, des classes, des échelons existentiels.
Quoiqu'il en soit, au style clair et fluide assez remarquable, Agnès Grey m'a tant captivé pour ma part que, quelques instants après l'avoir refermé, j'ai ressenti un léger dégagement au cœur qui m’a troublé. En méditant sur un effet si étrange, j’ai cru mesurer à quel point l’on avait eu tort de l'avoir sous-estimé comme on l’a fait.
Dessin d'Anne Brontë
Agnès Grey se démarque assurément de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent, il délivre moins de sensations fortes. Toutefois, on pourrait dire que c'est bien une sœur Brontë qui l'a écrit si on songe que Charlotte et Emily ont également fait de la maîtrise des passions un thème central, chacune dans un style différent, flamboyant pour Charlotte, sombre pour Emily, limpide pour Anne. De la sorte, en lisant Agnès Grey pour lui-même, sans rien en attendre, lui demander, vous en serez peut-être récompensé comme moi par un doux tapotement intérieur.
24 juillet 2013
