LES MÉTAMORPHOSES DE CHARLOTTE BRONTË
Dans son essai, Lucasta Miller s'attache plus particulièrement aux images de Charlotte et Emily. Elle montre, pour débuter, comment la biographie qu'Elizabeth Gaskell consacra à Charlotte en 1857, deux ans après la mort de celle-ci, joua un rôle éminent dans la façon problématique dont le public, pendant longtemps, connut les deux sœurs – ainsi que le reste de leur famille.
Avec cette biographie, Elizabeth Gaskell entendait défendre Charlotte Brontë des reproches que certains, au sein d'une société victorienne pudibonde, faisaient à ses romans bouillonnant de passion. C'est pourquoi Elizabeth Gaskell crut bon de mettre au premier plan les qualités domestiques et féminines de son amie – quitte à laisser en coulisses certains points dérangeants de son existence, comme les sentiments qu'elle éprouva pour un homme marié, Constantin Heger, son professeur de français au cours de son séjour en pension à Bruxelles. Menant quelque peu sa biographie à la façon d'un roman à faire pleurer dans les chaumières (“folk-tale”), Elizabeth Gaskell érigea même Charlotte en modèle accompli du devoir et du sacrifice. Elle réussit si bien son entreprise de glorification auprès du public que c'est avant tout pour cela que Charlotte devint alors renommée.
Même si cette vision vint à être remise cause, Charlotte demeurera une icône morale chez nos voisins jusqu'à la parution en une (pas moins) du Times en 1913 de ses lettres adressées à Constantin Heger, dévoilement qui embarrassa fort tous ceux qui célébraient la pureté de l'auteur de Jane Eyre. (1)
Pour sa part, Lucasta Miller est circonspecte au sujet des sentiments réels exprimés dans ces lettres, mais je trouve difficile de ne pas voir en eux l'amour, surtout en considérant des romans comme Le Professeur et Villette.
Quoiqu'il en soit, après cette première affaire, Charlotte Brontë fera partie des grandes cibles du mouvement de critique de la société victorienne tel qu'il prit place au cours des années 20. Elle finira même par être présentée comme un cas typique de névropathie par certains auteurs inspirés par la psychanalyse – de façon caricaturale aux yeux de Lucasta Miller.
Toutefois, ce discrédit ne se répandit guère qu'au sein des milieux cultivés. Au-delà, le “folk-tale” dans la lignée d'Elizabeth Gaskell prospéra toujours pour Charlotte et ses sœurs.
Ce n’est pas la dernière péripétie que connaîtra l'image de Charlotte Brontë. Dans les années 60, la critique féministe trouvera de quoi brandir cette dernière comme une « martyre du patriarcat » – de façon tout aussi abusive, pour Lucasta Miller, que du temps où elle était brandit comme un exemple achevé du devoir domestique...
Heureusement, comme Lucasta Miller s'en félicite, cette manière de célébrer ou de vilipender Charlotte Brontë selon les enjeux du moment prendra quand même fin dans les années 80 où l'objectivité l'emportera de plus en plus, y compris dans les ouvrages destinés au grand public...
UN MYTHE FAIT MAISON : EMILY
Emily Brontë a aussi traversé le temps avec des masques variés, quoique différents de ceux de Charlotte.
Comme nous l'avons déjà mentionné, c'est Charlotte que l'on doit tenir pour première responsable des visions erronées que l'on a eues de sa cadette.
Lucasta Miller pointe d'abord la maladresse que témoigna Charlotte en voulant défendre la mémoire d'Emily ainsi que celle d'Anne face aux critiques leur reprochant une brutalité de style déplacée pour des femmes. Afin d'excuser ses deux sœurs, Charlotte les dépeignit comme de jeunes filles ingénues et rustres de la campagne au contraire de la vérité.
À cet égard, Lucasta Miller pense que Charlotte ne comprenait pas bien elle-même Emily – elle n'est pas convaincue par le portrait, idéalisé, que celle-ci en offrit dans Shirley. Mais ce que Lucasta Miller déplore surtout est la manière avec laquelle Charlotte leurra la critique et le public vis-à-vis d'Emily en n'hésitant pas à adultérer son œuvre poétique. En vue de la publication d'un recueil de celle-ci, Charlotte, retoucha non seulement certaines compositions d'Emily, mais en imagina une tout entière, The Visionary, en son nom tout en faisant passer No coward soul is mine pour son testament spirituel (cf. The Last Thing).
Si Charlotte présenta d'Emily comme un être rustique, Elizabeth Gaskell en rajouta par la suite une couche, pour ainsi dire, en la faisant apparaître comme une personne violente, voire bestiale sur la base d'anecdotes de seconde main – notamment celle où Emily aurait puni un jour son chien en le battant jusqu'au sang.
Ces anecdotes des plus douteuses auront une influence durable sur la manière d'appréhender Emily. Ainsi, quand dans les années 1880, son œuvre commencera à être célébrée sous l'influence d'A. G. Swinburne, la jeune Mary Robinson (qui sera connue plus tard sous le nom de Mme Duclaux) lui consacrera sa première biographie personnelle en la « canonisant », pour reprendre Lucasta Miller, comme une poétesse mystique au génie pur et barbare.
Plus flatteuse, cette nouvelle image restera longtemps attachée à Emily même si elle fut contestée dès la fin du XIXe siècle, notamment par Humphry Ward. Celle-ci, qui était un auteur de premier plan à son époque, voulut montrer toutes les influences littéraires que l'on retrouvait chez Emily : Lord Byron, les poètes des lacs, les romantiques allemands, etc.
Il n'empêche, de se figurer Emily comme une barde païenne inculte (et vierge) en communion secrète avec la nature charmait davantage. Dans la lignée de Mary Robinson, May Sinclair, une autre authoress importante du début du siècle dernier, fit ainsi d'elle une prophétesse de l'idéalisme transcendantal dans The Three Brontës en 1912. D'autres, moins intellectuels, en feront une personne capable de voir les fantômes ou de parler avec Dieu...
À partir de la même époque commenceront aussi à fleurir les théories extravagantes sur ses amours, que cela soit pour un homme (tel le professeur Heger...) ou pour une femme (cf. Just call me Virginia Emily Wuthering-Moore).
À cela, si l'on ajoute les thèses, apparues dès les années 1880, selon lesquelles Emily Brontë ne devait pas être considéré comme le véritable auteur des Hauts de Hurlevent, mais plutôt son frère Branwell, vous comprendrez que certains aient pu croire qu'elle ait rejeté l’Église anglicane pour embrasser le catholicisme romain !
Enfin, n'en jetons plus car, s'il fallait faire le compte de toutes les bêtises dites sur Emily Brontë au fil du temps avant que les choses n'évoluent, il y aurait de quoi faire sombrer l'Angleterre sous les eaux.
*
L'ouvrage de Lucasta Miller est brillant et se recommande à un public plus large que les amateurs des sœurs Brontë. Cependant, si je veux bien admettre que le sérieux accompagne l'étude de ces dernières depuis les années 80 au point que Lucasta Miller parle d’« âge d'or », je n'ai pas le sentiment qu'il a gagné véritablement les productions populaires, au contraire même dans un pays privilégiant toujours le spectacle sur le grand art – ou plutôt, confondant le spectacle avec le grand art.
(1) La presse française s'en fera l'écho.
18 août 2013
Lucasta Miller : The Brontë Myth, Random House, 2001.
