Il n'en reste pas moins que, de la « dépréciation initiale [qui fut le sien], Le Professeur ne finit pas de se remettre », pour citer Michel Fuchs dans sa préface au sein de La Pléiade.
William Crimsworth en pleine réunion de travail avec son frère Edward :
faire face à la domination et la brutalité.
Le roman a pour héros un orphelin (le premier dans l’œuvre de Charlotte Brontë) qui ne sait pas quoi faire de sa vie au sortir du College. Ses oncles, avec lesquels ses rapports sont difficiles, s'offrent de l'aider à devenir pasteur, mais William Crimsworth les repousse par fierté – au surplus il n'éprouve aucune disposition pour la carrière. Par esprit de contrariété, il se décide finalement à rejoindre le milieu des affaires, ce qui l'amène à renouer les liens avec son frère aîné Edward qui a repris la direction de l'usine fondée par leur père. Mais Edward, qui n'accueille pas son cadet à bras ouvert, lui propose seulement un poste subalterne de commis en écriture qu'à contrecœur William accepte.
Les rapports entre les deux frères sont si conflictuels que William, à bout, finit par rendre son encrier. Hunsden, un entrepreneur iconoclaste qui éprouve une certaine sympathie pour son tempérament farouche, lui suggère alors de devenir enseignant. William se résout de la sorte à quitter le pays pour tenter de trouver une place de professeur d'anglais sur le continent, à Bruxelles.
Si William souffrait de manquer de vocation, son engagement au sein d'une pension pour jeunes filles va constituer pour lui une révélation. De premiers émois sentimentaux l'attendent aussi comme il va se laisser charmer par sa patronne, Zoraïde Reuter. La personnalité équivoque de cette dernière éteindra vite cependant les flammes éveillées.
William trouvera quelque chose de plus véritable chez une collègue jusqu'alors ignorée : Frances Henri, une étrangère comme lui, d'origine anglo-suisse. Si cette modeste enseignante en couture est peu avenante et timide, sa gentillesse et son intelligence lui gagnent pourtant peu à peu le cœur de William, lequel entreprend de lui donner des cours particuliers pour l'aider à accomplir son rêve de devenir enseignante en matières savantes.
Toutefois, l'idylle naissante verra se dresser contre elle Zoraïde Reuter, dépitée d'avoir été délaissée par William Crimsworth...
William en bonne compagnie avec Zoraïde Reuter ou bien ?
Déjouer la manipulation et l’hypocrisie.
*
Dans Le Professeur, Frances Henri ne rêve pas que de changer de condition, mais aussi de découvrir l'Angleterre de sa mère, qu'elle idéalise comme le pays de Canaan alors qu'il serait plutôt à vouer au Diable pour certains de ses habitants tel Hunsden, l'ami frondeur de William.
Qui des deux était dans le juste ? On pourrait poser la même question sur les lectures du Professeur faites depuis un siècle et demi.
Charlotte Brontë elle-même le présentait comme un roman « simple et familier (...) [où] mon héros [devait] se frayer son chemin dans la vie, comme je l’avais vu faire à tant d’hommes de chair et de sang, qu’il ne devrait jamais posséder un schilling qu’il ne l’eût gagné, qu’aucun coup de théâtre ne devrait le hisser (…) qu’il ne devrait même pas épouser une femme riche (…) Fils d’Adam, il devrait partager le sort d’Adam... »
La critique, pour sa part, a longtemps privilégié un point de vue biographique puisque Charlotte Brontë a séjourné elle-même à Bruxelles, elle a été une élève tombant amoureuse d’un professeur qui a désiré la soutenir dans ses efforts, etc.
Heureusement, des analyses plus subtiles ont fini par s'imposer comme celles de Margaret Smith chez nos voisins et de Michel Fuchs, déjà cité, sur notre île flottante nationale (je fais référence à Gulliver). Elles sont intéressantes à la fois pour ce qui les rapproche et pour ce qui les sépare.
De la sorte, si les deux commentateurs prennent au mot Charlotte Brontë en considérant Le Professeur comme un roman de formation en premier lieu, ils diffèrent sur la part intime dont il est imprégné, notable pour Margaret Smith, absente pour Michel Fuchs.
Quoiqu’il en soit, l'un comme l'autre inscrivent Le Professeur comme un roman-charnière dans l'évolution de l'écriture de Charlotte Brontë. Il marquerait à la fois une rupture et une continuité avec l’univers juvénile et fantasque d'Angria que Charlotte développa longtemps avec son frère Branwell la vingtaine même passée. Il en fut de même par ailleurs pour Emily et Anne quant à Gondal (cf. Juvenilia).
Si, pour aller à la rencontre d'un lectorat dépassant le cadre familial, Charlotte Brontë désira composer un premier roman « simple et familier », il est patent pour Margaret Smith et Michel Fuchs qu'elle puisa dans ses productions passées les personnages antagonistes de William et Edward Crimsworth. (À ce propos, d'après Mary Butterfield et R. J. Duckett, elle se serait peut-être également inspirée de Branwell et de son Wool is Rising pour le début de son récit.)
Pour revenir aux rapports de force en jeu dans Le Professeur, il est certain qu'ils constituent sa dynamique profonde, que cela soit au niveau personnel (maîtriser ses pulsions), familial comme nous l'avons évoqué, sentimental (opposition entre le couple William et Zoraïde fondé sur la domination et le couple William – Frances fondé sur la protection) et social (la question de la condition ouvrière et, de façon générale, de la liberté et de la justice à travers la figure contestataire de Hunsden). Charlotte Brontë continuera dans ses œuvres subséquentes d'explorer les problématiques posées par « la lutte pour la vie ».
William Crimsworth et Frances Henri embrassent quant à eux pleinement cette lutte quoique sans lui céder tout esprit critique et toute individualité. Pour reprendre l'excellent d'expression de Michel Fuchs, à la différence de Hunsden qui hait l'Angleterre, ils ne veulent pas « se payer de mots » - on pourrait ajouter qu'ils ne peuvent de toute façon s'offrir un luxe réservé aux plus fortunés.
À ce point, peut-être certains passionnés de Charlotte Brontë feront la moue : « Elle n'y est pas alors ? Le Professeur, c'est pas comme Jane Eyre ? ». Qu’ils se rassurent, en Angleterre du moins, on ne peut pas renier ses doubles littéraires facilement. Pour ma part, je pense que Margaret Smith a eu de raison d'analyser en partie Le Professeur dans une perspective intime.
Aussi conviendrait-il de dire que Charlotte Brontë a eu envie de refaire un peu sa vie dans Le Professeur – comme moult d'autres auteurs britanniques au demeurant. Toutefois, elle ne s'est certes pas bornée à une longue rêvasserie sur le tournant qu'eut pu prendre son destin si un homme de mérite l'eut aimé. Son roman est pleinement dirigé vers des questions générales de façon réaliste - même si Michel Fuchs pour sa part le trouve empreint d'un ton « exacerbé, visionnaire, idéalisant, pour tout dire protestant » dans la lignée du Voyage du Pèlerin de John Bunyan (cf. Entourage et Inspirations).
Outre de réduire Le Professeur à une affaire intime, un autre grand préjugé académique héréditaire à son sujet a concerné ses défauts d’écriture. Charlotte Brontë elle-même confessa son insatisfaction devant son entrée en matière ( une lettre sans réponse de William Crimsworth à un ancien camarade de College). Plus profondément, beaucoup ont reproché au Professeur d'être bancal avec ses « six premiers chapitres n’ [ayant] rien à voir avec l’histoire d’amour » selon les termes de Michel Fuchs. Pour lui, si l’on ne s’obnubile pas à mauvais escient sur son caractère biographique, Le Professeur ne souffre de rien dans sa structuration :
« L’œuvre se divise en trois parties clairement distinctes correspondant à trois périodes de la vie du narrateur. »
Par contre, si Charlotte Brontë voulait relater avec un style direct l'évolution de son héros, Michel Fuchs juge qu'une voix rétrospective se fait trop sentir. De son côté, Margaret Smith déplore le ton « raide » et trop « violent » des six premiers chapitres se déroulant en Angleterre avant qu'il ne devienne plus relâché et coloré au moment de l'arrivée de William Crimsworth en Belgique.
Certes, Le Professeur est quand même l’ouvrage d’un auteur dont la moindre lettre n’est pas sans saveur, sans vie. Et on pourrait dire que, depuis sa mort, il a offert encore (comme le reste de sa famille) une histoire à raconter à travers ses commentateurs souvent passionnés : trop ? Pour ma part, j'estime cette histoire un peu navrante : celle d’écrivains ayant épousé la page de tout leur être et vis-à-vis desquels même les lecteurs savants auraient eu un problème de… distance.
8 mai 2013
(Illustrations : Edmund Dulac.)
Bibliographie :
Charlotte Brontë : Le Professeur (The Professor, pub. 1857).
Mary Butterfield & R. J. Duckett : Brother in the Shadow, Bradford Libraries and Information Service, 1988.
Margaret Smith : préface chez Oxford University Press, 1991.
Michel Fuchs : notice in collection Pléiade, Gallimard, 2002.

