EN KALÉIDOSCOPIE
Ne sachant comment enrichir la rubrique du malheureux Branwell Brontë, The Wanderer of the Moors est allé en désespoir de cause au cimetière des œuvres oubliées. C'est ainsi qu'il a déniché, au sein du carré des ouvrages consacrés aux sœurs Brontë, une pièce de théâtre de Martyn Richards, sombrement, pardon, sobrement intitulé Branwell.
Datant de 1948, cette œuvre a été vraisemblablement écrite pour le centenaire de la mort de son héros éponyme en 1848. Quoiqu'il en soit, Martyn Richards a eu le désir de rendre son honneur à une personne qui était jusque lors volontiers vilipendé. Daphné du Maurier aura le même quelques années plus tard avec Le Monde infernal de Branwell Brontë.
Disons-le tout net : il n'y a nulle injustice à ce que, des deux ouvrages, le second ait traversé le temps et pas le premier qui souffre d'avoir été fondé sur des thèses douteuses et d'accumuler les clichés en tout genre.
Le manque de documents explique en partie pourquoi les sœurs Brontë ont donné lieu à beaucoup d'affabulations, l'autre raison tenant dans le goût de nos voisins à laisser libre-cours à leur fantaisie en toute chose – avec plus ou moins de bonheur.
Puisque je partage ce goût, il me plaît de me représenter les lacunes au sujet des sœurs Brontë comme une malédiction les ayant condamnées à être des fantômes privées de mémoire. Réduites à hanter les bibliothèques dans l'attente d'un biographe perspicace pour en être libérées, elles auraient un jour repéré Martyn Richards quand il demanda à consulter l'essai de Caroline Ferguson prétendant qu'Emily aimait à tirer les tarots. Après l'avoir suivi jusqu'à une table de travail, elles se seraient mises à tournoyer autour de lui en le harcelant de questions – sans qu'il n'en fût ni surpris ni offusqué, flegme britannique oblige :
« Qui ? Qui étions-nous ? Sauras-tu le dire enfin, toi ? Ah ! Tu disposes de peu de faits, mais tu as une grande confiance en ton jugement et ton intuition : cela te suffit dans la vie, cela suffira au sujet de la nôtre ! Qui sommes-nous ? Qui sommes-nous ? Tu as envie de commencer ta pièce avec Anne Brontë : qu'est-ce que tu penses d'elle, toi, Martyn Richards ? Était-elle vraiment idiote comme beaucoup l'ont prétendu ? »
Pour Martyn Richards, oui.
C'est donc selon cette image tenace qu'Anne est la première à entrer sur scène pour exprimer son impatience de voir arriver son frère, précepteur chez les riches Robinson, de retour à la maison pour les vacances.
Les autres membres de la famille Brontë apparaissent ensuite dans un jeu d'opposition de caractères.
Selon cette fois les dernières théories populaires de son époque, Martyn Richards entreprend de camper Charlotte comme une femme frustrée, bigote et dominatrice – elle garde à cet égard la timide Anne sous une coupe tyrannique. Maniaque de l'ordre de surcroît, cette Charlotte plutôt antipathique ne pourra s'empêcher d'arranger les rideaux du décor à maintes reprises au cours de la pièce. Dans le même sens (de façon traditionnelle pour lui aussi), c'est comme un homme renfermé, autoritaire et misogyne que le pasteur Brontë est portraituré.
À l'inverse, face à ses sœurs et son père à l'esprit étroit, Martyn Richards se plaît à afficher une Emily ironique, voire insolente selon je ne sais quelle thèse, fumeuse en tous les cas, car aucun document existant ne suggère qu'Emily témoignait de telles attitudes avec sa famille.
Quant à Branwell, lorsqu'il apparaît enfin à la joie générale (il a tardé parce qu'il a voulu boire le coup avec ses amis à la taverne du village), c'est assurément selon la plus grande licence poétique que Martyn Richards le dote d'une beauté qu'il n'offrait pas dans la réalité.
Dans cette pièce dévolue à sa gloire, le Beau Branwell sera mis en scène comme un héros romantique maudit. Brillant, gai, charmant quoiqu’un peu cynique, Branwell souffre de sa condition modeste de précepteur, mais surtout de ne pouvoir vivre au grand jour son amour avec la femme qu'il emploie, Helena Robinson. C'est ce que l'on apprend avec Emily alors qu'elle et son frère s'en vont promener dans la lande. Emily est la seule avec qui Branwell peut partager son terrible secret sans redouter de blâme.
« Martyn, Martyn, certes l'on suppose que Branwell a entretenu une liaison adultère avec Mrs. Robinson, mais es-tu sûr qu'elle se prénommait Helena – comme du reste le bourg voisin du village où nous demeurions, Keithley ? Quelle confusion ! Qui ? Qui étions-nous ? Et où donc habitions-nous ? »
Fantômes, sur ce dernier point, il est vrai que ce n’est ni grâce à Martyn Richards dans les années 1940, ni Dominique Auriange dans les années 1960 (cf. Les sœurs Qui ? on TV), ni même moi en ces années 2010, que vous l'auriez su (1).
Quoiqu'il en soit, Branwell, en veine de confidence, fait part aussi à Emily de ses ambitions littéraires et de son grand projet de roman. Celui-ci est inspiré par une vieille histoire familiale concernant un enfant d’origine gitane adopté par un aïeul irlandais. Quand ce dernier mourut inopinément quelques années ensuite, son protégé devint victime d’humiliations de la part de ses demi-frères, ce qui le poussa à fuir pour aller faire fortune à l'étranger avant de revenir et ….
« Martyn, Martyn, nous ne nous souvenons pas d’une telle histoire. Mais il est vrai qu’elle nous évoque quelque chose. Quoi ? Quoi ? »
Patience, patience, chères sœurs Brontë, car pendant que Branwell rêve du futur, le vent se prépare à tourner contre lui. Une lettre va bientôt mettre en effet sens dessus dessous toute la maisonnée : celle annonçant son renvoi après la découverte de sa liaison avec Helena Robinson.
L’événement qui laisse Branwell sonné et le pasteur Brontë et Charlotte dans la rage marque la fin de l'acte, le suivant prenant place deux ans plus tard.
Nous retrouvons alors Branwell claquemuré au sein du presbytère familial où il ressasse sa séparation d’avec son amante dans la boisson, la drogue et de terribles insomnies.
Malgré tout, il s'efforce de poursuivre l'écriture de son roman – en cachette alors que, de leur côté, ses sœurs s'entraident pour mener à bien les leurs : Le Professeur pour Charlotte, Agnès Grey pour Anne Emily et Les Hauts… Ah ! non, La Vie de l’empereur Julius pour Emily dans la lignée de son univers de Gondal (cf. Juvenilia).
Vous l’avez peut-être déjà deviné, amis lecteurs, ce à quoi s'occupe péniblement Branwell, c'est aux Hauts de Hurlevent. N'osant pas soumettre son ouvrage à l'avis compétent de Charlotte (à qui Martyn Richards reconnaît ainsi quelque vertu), il demande à Emily, qui commence par ailleurs à être affaiblie par la maladie, de s’en faire passer pour l’auteur. Si le roman doit avoir du succès, il sera temps de lever le voile et de reconquérir peut-être un peu l’estime de Charlotte.
« Ah ! Martyn, tu es pour la thèse que l’auteur véritable des Hauts de Hurlevent n’est pas Emily, mais Branwell ! Oh ! Nous ne savons pas qui nous étions ! Nous ne savons pas où nous habitions ! Maintenant, nous ne savons pas qui a fait quoi au juste ! Martyn, libère-nous de toutes ces incertitudes qui nous retiennent en ce monde ! »
(Certes. Toutefois, j’ai envie pour ma part de poser la question à Emily : Qui ne voulait pas aller au Paradis après sa mort ? – Catherine Earnshaw, il me semble… Oh ! Mais qu’est-ce à dire ? Catherine, c’était moi ? C’était moi ?)
Hélas, Les Hauts de Hurlevent vont faire un bide enfonçant un peu plus Branwell dans le désespoir. Que de désillusions et d’échecs ! Le monde et ses joies lui sont bien fermés !
Un jour pourtant, Branwell reçoit une nouvelle lettre, apportée par une gitane : le père Robinson est mort !
Sans attendre davantage, Branwell rassemble ses affaires pour rejoindre Helena. À lui l’amour ! À lui la fortune !
À lui un coup cruel oui car, avant qu'il ne parte courir héler le prochain coche, débarque le capitaine Marton. Se révélant le beau-frère de Mr. Robinson, le capitaine Marton est venu pour prévenir Branwell que sa maîtresse sera privée de son héritage s'ils se revoient.
Branwell est interdit :
« Helena ! Notre salon ! Ton piano ! Mon fauteuil ! »
Se retenant de se jeter sur le capitaine Marton, Branwell préfère fuir les lieux non sans oublier de se couvrir d'une veste, genre de distraction fatale au XIXe siècle – le fantôme d’Emily pourrait peut-être en témoigner, elle qui prit gravement froid à l’enterrement de son pauvre frère…
Sorti trop légèrement vêtu dans un monde implacable, Branwell est bientôt ramené dans un état d'agonie au milieu des siens.
Une veille épuisante commence dès lors pour ceux-ci. Malgré sa propre santé déclinante, Emily sera celle qui recueillera les dernières paroles de Branwell :
« Emily ! Emily ! Helena ! »
Assez ! Assez ! Que c’est stupide tout cela ! Et que je le suis aussi pour avoir déterré dans le cimetière des œuvres oubliées le cadavre de Martyn Richards avec sa marionnette de ventriloque Branwell !
« Qui ? Qui étions-nous donc alors ? Toi, Wanderer, tu dois le savoir ! »
Non, les sisters. Je ne mentirai pas : comme les autres, je médite beaucoup sur vos personnes et crois vous comprendre vraiment, mais comment pourrais-je, en toute rigueur, être affirmatif à votre sujet ? Il y aurait beaucoup à dire sur cette attitude plus séduisante assurément auprès du grand public. Enfin, si j'aime les sœurs Brontë, c'est d’abord pour leurs œuvres dont on peut retirer tant par elles-mêmes : Pourquoi ? Pourquoi n’en a-t-on pas joui davantage des richesses certaines ?
15 mai 2013
Martyn Richards : Branwell, Longmans, Londres, 1948.
