Ces devoirs proviennent du séjour en pension qu'Emily fit aux côtés de Charlotte à Bruxelles en 1842. Qu’est-ce que ce séjour représenta pour Emily Brontë qui avait alors 23 ans ? Avec lui, c’était la première fois qu'elle quittait (comme Charlotte) l’Angleterre pour un pays étranger dont elle ignorait la langue (tandis que son aînée en possédait déjà de solides rudiments). D'après Charlotte, Emily dut prendre beaucoup sur elle pour délaisser ses habitudes domestiques et ses promenades dans la lande.
Au sein de la pension dirigée par Madame Heger, la timidité, l'âge, la pauvreté et une plus grande motivation à apprendre incitèrent les deux sœurs à se tenir à distance de leurs camarades belges. Elles s’attirèrent cependant la bienveillance de Constantin Heger, professeur et époux de Madame Heger, qui entreprit de leur donner des cours particuliers. Ce dernier fit une telle impression sur Charlotte qu'elle en tomba amoureuse de façon secrète et désespérée – plus tard, il hantera son œuvre. Quant à Emily, on sait par Charlotte que ses rapports avec le professeur Heger étaient conflictuels. Elle rejetait ses méthodes, fondées sur l’imitation, d'après l'idée qu'elles faisaient « perdre toute originalité de pensée et d’expression ».
Pour le reste, il est difficile d’établir l’empreinte laissée sur Emily Brontë par les quelques mois qu'elle passa à Bruxelles avant que la mort de sa tante Elizabeth Branwell à Haworth ne provoque son départ précipité avec Charlotte – laquelle décidera ensuite de retourner seule en Belgique.
Aussi, je me contenterai de présenter de façon sommaire quelques-uns des neuf courts devoirs (l’ensemble ne couvre qu’une trentaine de pages) rédigés par Emily à qui n'aurait certes pas fait défaut « l'originalité de pensée et d’expression ». Prenons un sujet comme le chat :
« Un chat est un animal qui a plus de sentiments humains que presque tout autre être. Nous ne pouvons soutenir une comparaison avec le chien, il est infiniment trop bon : mais le chat, encore qu’il diffère en quelques points physiques, est extrêmement semblable à nous en disposition. »
Emily Brontë projette sur le monde un regard clair et pénétrant, autrement dit plein de noirceur sur la souffrance universelle et les turpitudes des hommes :
« — Tu honoreras ton père et ta mère si tu veux vivre. C’est par un tel commandement que Dieu nous donne une connaissance de la bassesse de notre race, de ce qu’elle paraît à ses yeux ; pour remplir le plus doux, le plus saint de tous les devoirs, il lui faut une menace. » (L’Amour filial)
À l'inverse, voici comment elle exalte l'héroïsme :
« Quand il portait ses regards vers ce dernier spectacle, quand il voyait le ciel rougi de cette lumière hostile, quand il songeait que c’était sur sa terre que les usurpateurs se reposaient et que c’étaient ses forêts qui fournissaient leurs flammes, puis, tournant les yeux sur la campagne en bas, quand il contemplait les longues lignes de ses troupes, qu’il savait être aussi braves que nombreuses, aussi fidèles que braves, quand il pensait de sa puissance et de la justice de sa cause, une expression sublime illuminait son visage, son âme se fortifiait aux exploits les plus grands, et brûlant d’une noble ardeur, avec une intrépidité inébranlable, il ne pouvait imaginer la défaite. » (Portrait du roi Harold à la bataille d’Hastings)
En considérant ce texte et celui sur le siège d’Oudenarde, je me demande si les récits perdus de Gondal n’auraient pas eu le même style grandiloquent.
De manière générale, si Emily Brontë était en porte-à-faux avec la pédagogie du professeur Heger, elle tâchait de faire de son mieux dans ses devoirs. Voici encore pour en témoigner le début d’un d’entre eux consistant à réécrire Le Palais de la Mort, une fable de Florian :
« Autrefois, lorsque les hommes étaient en petit nombre, la Mort vivait frugalement et ménageait ses moyens, son unique ministre était alors la vieillesse, qui gardait la porte du palais et introduisait de temps en temps une victime solitaire pour apaiser la faim de sa maîtresse : cette abstinence était bientôt récompensée ; la proie de sa majesté s’augmentait prodigieusement et la Vieillesse commençait qu’elle avait trop à faire… »
Rédigé quelques années plus tard, Les Hauts de Hurlevent n'est certes pas à tenir pour un roman tombé du ciel. Les devoirs de Bruxelles jettent quelques éclairages sur l’esprit d’Emily Brontë, plus réfléchi et cultivé qu'on s'est longtemps complu à se le figurer.
22 mai 2013
Emily Brontë : Devoirs de Bruxelles, Mille et une nuit, 2005.
