The Wanderer of the Moors est un blog dédié aux sœurs Brontë. Il est maintenant achevé. Les sœurs Brontë sont nées au début du XIXe siècle dans le Yorkshire, région alors industrielle au Nord-Est de l'Angleterre. Elles ont passé leur brève vie dans un certain isolement, pour la plus grande part à Haworth, bourg au pied de la lande qu'elles chérissaient. Elles se sont adonnées à l'écriture dès l'enfance en compagnie de leur frère Branwell (1817-1848) qui devait mourir alcoolique et drogué. Si Charlotte (1816-1855) est connue de tout un chacun pour Jane Eyre (1847), elle a écrit trois autres romans : Le Professeur (vers 1846, publié en 1857), Shirley (1849) et Villette (1853). Tous ont pour sujets communs l'amour et la réalisation de soi dans une société inégalitaire et patriarcale. Pour sa part, Emily (1818-1848) a développé un romantisme personnel et sombre dans ses poèmes et Les Hauts de Hurlevent (1847). Enfin, Anne Brontë (1820-1849) a traité d'abord du sort des gouvernantes d'après ses propres expériences dans Agnès Grey (1847), roman empreint particulièrement de piété. Inspirée probablement par son frère, elle s'est ensuite attaquée aux ravages de l'alcoolisme et de la débauche dans La Locataire de Wildfell Hall (1848).

Biographie sommaire

Voici, pour commencer, un aperçu général de la vie des sœurs Brontë ainsi que de leur frère moins connu, Branwell. Nous évoquerons ensuite la figure de chaque membre de la fratrie à travers des ouvrages d'époque et d'ordre divers. En ce qui concerne Charlotte, Branwell et Emily, nous explorerons les premières arcanes du Brontë Myth, titre de l'étude que Lucasta Miller a consacré, en 2001, à toutes les légendes que la popularité des sœurs Brontë a malheureusement engendré depuis le milieu du XIXe siècle... 

Portrait des sœurs Brontë – Branwell Brontë
(Source de l'image : Wikimedia Commons)

Derniers enfants du pasteur Patrick Brontë, d'origine irlandaise, et de Maria Branwell, Charlotte, Branwell, Emily et Anne sont tous nés dans le village de Thornton, dans le Yorkshire, au nord de l'Angleterre, entre 1816 et 1820. 

C'est quelques semaines après la venue au monde de la cadette Anne en 1820 que la famille Brontë quitta Thornton pour Haworth, situé non loin. Le nom de la petite localité deviendra attaché à celui des sœurs Brontë en raison de ses landes sur lesquels donnait (et donne toujours) directement le presbytère familial. Ce formidable terrain d’exploration, de jeu et de rêves inspirera en particulier Emily pour ses Hauts de Hurlevent

Les premières années à Haworth furent cependant marquées pour les petits Brontë par des pertes tragiques. En 1821, leur mère Maria succomba à un cancer, puis, en 1825, leurs deux sœurs aînées, Maria et Elizabeth, moururent des suites d’infections contractées dans une pension insalubre. Ces épreuves hantèrent Charlotte qui mettra en scène le terrible souvenir de Cowan Bridge dans Jane Eyre

Les enfants survivants vécurent dès lors sous l’autorité austère de leur père et de leur tante méthodiste, Elizabeth Branwell. Leur quotidien était heureusement animé par Tabitha Aykroyd, une femme de charge pleine d’entrain. L’imagination devint leur refuge à travers les univers fantasques de Glass Town et de Gondal qui les occupèrent même une fois l’âge adulte venu (cf. rubrique Juvenilia). 

Au cours de leur adolescence, les sœurs Brontë fréquentèrent la pension de Roe Head pour de plus ou moins longs séjours (il dura seulement trois mois pour Emily). Charlotte y noua des amitiés solides avec la pieuse Ellen Nussey et la forte figure de Mary Taylor (cf. Entourage et inspirations). À ses 18 ans, en 1835, elle y deviendra enseignante pendant deux ans et demi. 

Issues d'un foyer somme toute modeste, les sœurs Brontë étaient confrontées à un avenir incertain. Sans mariage en vue, elles cherchèrent du travail (comme enseignante ou comme gouvernante) avec peu de bonheur. Seule Anne parviendra à se maintenir dans une place de gouvernante auprès de la famille Robinson dans les environs de York à partir de la fin de l'année 1841. 

Le désir d’indépendance poussa les sœurs Brontë à envisager l’ouverture d’une école. Pour se préparer, Charlotte et Emily se rendirent à Bruxelles en 1842, mais leur séjour fut écourté par le décès de leur tante quelques mois plus tard. 

Définitif pour Emily, ce retour au pays natal ne fut que temporaire pour Charlotte qui passa alors en Belgique une année supplémentaire marquée par la solitude et ses sentiments tourmentés à l’égard du professeur Constantin Heger dont le souvenir imprégnera aussi son œuvre. 

De son côté, au cours de toutes ces années, Branwell déçut peu à peu les attentes placées en lui par sa famille. Après avoir abandonné de développer ses talents artistiques à Londres, il enchaîna les déboires professionnels. 

Engagé par l’entremise d’Anne comme précepteur chez les Robinson en 1843, Branwell fit encore si bien des siennes qu'il se vit congédié avec bruit deux ans plus tard en 1845 – peu de temps avant sa sœur cadette ayant elle-même remis sa démission. Le motif à ces évènements reste incertain. On soupçonne une liaison adultère entre Branwell et la maîtresse de maison, Mrs. Robinson, mais il n'existe pas de document l'attestant hors de tout doute (cf. Branwell). 

Quoi qu'il en soit, Branwell sombra alors dans l'alcool et à la drogue. Par ailleurs, les sœurs Brontë virent leur projet d'école tourner court faute d'inscription. 

C'est de la sorte dans un contexte des plus pesants qu'elles se décidèrent à tenter leur chance dans la littérature. 

Sous le pseudonyme masculin des frères Bell, la déconvenue les attendit d’abord puisque leur recueil commun de poésie, publié en 1846, ne trouvera que deux acquéreurs. 

Entretemps, chacune s'était lancée dans la rédaction d'un roman : Le Professeur pour Charlotte, Les Hauts de Hurlevent pour Emily, Agnès Grey pour Anne. Le premier ne devait intéresser aucun éditeur au contraire des deux autres. Cependant, Charlotte Brontë conjura bientôt le sort avec Jane Eyre qui rencontra à l'automne 1847 un succès foudroyant – que furent loin d’avoir de leur côté Les Hauts de Hurlevent et Agnès Grey. Anne Brontë fera même l’expérience d’un certain rejet au printemps suivant, en 1848, avec La Locataire de Wildfell Hall et son héroïne fuyant un mari alcoolique. 

Las, les jours de la famille Brontë devaient prendre à nouveau un tour déchirant. Branwell mourut de ses excès en septembre 1848, à 31 ans. Après avoir pris froid à son enterrement et refusé tout soin, Emily, alors âgée de 30 ans, le rejoignit dans la tombe à peine trois mois plus tard, en décembre, avant que cela ne soit le tour d’Anne, dont la santé avait été toujours fragile, à 29 ans, en mai 1849. 

Charlotte vécut à partir ce moment-là de longues années de solitude à Haworth aux côtés de de son père vieillissant, ne goûtant ainsi guère aux fruits du succès de ses nouveaux romans parus après Jane Eyre : Shirley et Villette. Elle put croire en des jours meilleurs en se mariant avec Arthur Bell Nicholls en 1854, mais la maladie la rattrapa et elle mourut près d'accoucher au mois de mars 1855, peu avant ses 39 ans. 

17 janvier 2013

Purification

De la main d'Elizabeth Gaskell (1810-1865), une des grandes authoress de l'époque victorienne, la biographie de Charlotte Brontë, parue en 1857, soit deux ans après sa mort, demeure un classique chez nos voisins. 

Elizabeth Gaskell se lança dans cette entreprise à la demande du père de Charlotte Brontë qui souffrait de l'image controversée de sa fille (laquelle, au commencement, était la seule à connaître le succès, il convient de préciser). Beaucoup de critiques reprochaient en effet à Charlotte Brontë (et à ses sœurs) d'avoir empreint son œuvre d'une fougue choquante pour une femme et d'avoir de la sorte « répudié », « trahie » sa nature... 


Sautant sur l'occasion de défendre celle dont elle était devenue une amie proche dans les dernières années de son existence, E. Gaskell ne sut malheureusement pas éviter l'écueil de l'hagiographie. 

Son travail est certes placé sous l'enseigne de la rigueur historiographique et débute par une longue exposition du cadre où les sœurs Brontë vécurent. Cette exposition n'est pas exempte toutefois de pittoresque. E. Gaskell présente ainsi le Yorkshire comme une terre dure aux habitants rustres, mais au cœur bon qu'elle oppose à ceux plus policés du sud de l'Angleterre (un de ses thèmes de prédilection du reste au cœur notamment de son roman le plus connu, Nord & Sud). Elle souligne la violence même qui règne (ou du moins régnait jusqu'à peu) dans la lande en rapportant plusieurs faits-divers. Elle mentionne à cet égard Les Hauts de Hurlevent et La Locataire de Wildfell Hall bien que cela soit moins pour en expliquer l'inspiration qu'en excuser la grossièreté... 

De même, par la suite, E. Gaskell mettra beaucoup de soin à dépeindre les lieux où Charlotte Brontë séjourna au cours de son existence, tel le pensionnat de Cowan Bridge dans son enfance ou celui, beaucoup plus tard, tenue par Madame Heger à Bruxelles. On peut jusqu'à trouver E. Gaskell fastidieuse, d'autant que ce n'est pas avec un souci égal du détail qu'elle traite de la vie et de la personnalité de Charlotte et des membres de sa fratrie. 

Au vrai, plus le regard d'E. Gaskell se concentre vers eux, moins il est net. 

En ce qui concerne la figure centrale de son ouvrage, il est loin de manquer de justesse. Les nombreuses lettres de Charlotte Brontë qui parsèment le récit en témoignent avec sève. Elles imposent l'idée de vertus marquées. De façon plus profonde, elles font apparaître Charlotte Brontë comme une petite femme pleine de tout, de bonté, d'intelligence, de passion, une pile d'émotivité et de désirs frustrés. L'honnêteté déplorera certes aussi ses préjugés et son inclination au mépris, en particulier envers les catholiques ou les Flamands. Les découvertes et les épreuves des années atténueront heureusement ceux-ci. 

Mais si E. Gaskell, pour sa part, met en relief les tensions qui animaient ce tempérament ardent porté facilement à l'enthousiasme ou à la déprime selon les circonstances, c'est pour mieux glorifier les victoires de son sens moral et de sa féminité – non sans être réductrice et dissimulatrice. 

Réductrice, E. Gaskell l’est parce qu’elle s’emploie à doter sa défunte amie d’une auréole de sainteté (domestique) au détriment de ses romans à peine effleurés et ce par le petit bout de la lorgnette, c'est-à-dire en s’attachant davantage à la question des personnes réelles que Charlotte Brontë a mis en scène plûtot qu’à ce qu’elle désirait exprimer – mais passons, c’est un vice anglais pour lequel il n’y a rien à faire. 

Dissimulatrice, E. Gaskell l’est des sentiments, vraisem-blablement d'ordre amoureux, que Charlotte Brontë éprouva pour le professeur Heger lors de son séjour en pensionnat en Belgique. Comme ce dernier et sa femme étaient toujours vivants au moment de l'écriture de la biographie, on peut admettre qu'il était délicat de traiter d'une telle question et, de la sorte, on peut excuser E. Gaskell. 
 
Par contre, dans ce pays féroce, hier du Cant, aujourd'hui des Tabloïds, E. Gaskell ne prend pas de gant avec une certaine dame de Mayfair, Lady..., une veuve du Yorkshire qui s'est remariée il y a moins de dix ans, oui, elle, madame !
 
E. Gaskell va loin en accusant Mrs. Robinson (devenue ensuite Lady Scott) d'avoir été en partie responsable de la mort prématurée des sœurs Brontë pour avoir séduit leur frère Branwell quand il était précepteur d'un de ses fils.  

Branwell, le terrible Branwell qu’E. Gaskell évoque toujours sous un jour négatif comme un enfant trop gâté qui se sera complu à mener une vie dissolue jusqu'à l'auto-destruction sans se soucier de ses jeunes sœurs ingénues. S'il est vrai qu'il leur causa du mal, et tant à Charlotte qu'elle en vint quasiment à le renier, on peut reprocher à E. Gaskell d'avoir été univoque.  

De surcroît, le travail d'E. Gaskell souffre que la découverte par les sœurs Brontë de la liaison entre Branwell et Mrs Robinson soit antidatée de plusieurs mois. Les chagrins exprimés durant cette période par Charlotte dans ses lettres y sont de la sorte rapportés mal à propos. Je veux croire qu'E. Gaskell ne fit que se méprendre sur ces dernières, mais il n'en reste pas moins qu'une telle erreur prive son récit d'un peu plus de fiabilité. 

Sur la scène dressée par E. Gaskell où Charlotte est transfigurée en modèle des vertus féminines et Branwell en personnage de villain diabolique, Emily et Anne n'occupent que peu de place. Nous l'avons déjà mentionné, à l'époque de la parution de la biographie, il n’y avait que Charlotte qui était populaire. Toutefois, le portrait d'Emily comme une sorte d'oursonne de la lande un peu pantouflarde est marquant et dégage de l’authenticité même si on peut déplorer sa superficialité et certaines anecdotes à l'allure légendaire. Pour la seconde, que dire sinon qu'elle excella dans ce qui devait devenir son rôle fétiche pendant longtemps : la femme ombre

Ainsi, la biographie d'Elizabeth Gaskell se révèle insatisfaisante. Si elle est mue par un désir de fournir un travail minutieux, elle poursuit un but édifiant qui le biaise en partie (« oh ! »)  

On peut dire qu'Elizabeth Gaskell procéda avec les mots comme George Richmond avec son pinceau quand il « idéal-isa », pour son célèbre portrait, les traits de Charlotte Brontë. Elizabeth Gaskell idéalisa pour sa part la personnalité de celle-ci qui n'en avait guère besoin du reste tant elle présentait, malgré ses quelques défauts, une réelle beauté. 
  
17 janvier 2013

 Elizabeth Gaskell : Charlotte Brontë, Rocher, 2004. 
(Éd. or. : 1857.) 

Réhabilitation


Une œuvre étrange présentée comme un roman bien qu’il serait plus précis de la définir comme une biographie romancée qui s’assume pour se révéler en définitive plus probante que beaucoup d'autres ouvrages qui, se définissant comme des biographies pures et simples, n'assument pas leur part hypothétique, si vous me suivez dans cette entrée en matière quelque peu labyrinthique ! 

Dans Le Monde infernal de Branwell Brontë (1960), Daphné du Maurier voulut en tous les cas réhabiliter une personne souffrant d'une image des plus antipathiques depuis la biographie de Charlotte Brontë par Elizabeth Gaskell un siècle auparavant : celle d'un « raté, diffamé, négligé, même méprisé » qui « ne possédait pas l’extraordinaire talent de ses sœurs » et dont « le soi-disant génie [qu’elles et son père voyaient en lui] ne dépassa pas l’adolescence »

À la suite d’un travail remarquable de documentation (en témoignent les nombreuses pages de bibliographie à la fin de son ouvrage), Daphné du Maurier en propose pour sa part un portrait plus amène (sans assurer de sa véracité) : celui d’un surdoué hypersensible peut-être trop chouchouté et qui, quittant seulement à ses 20 ans le presbytère familial, ne parvint pas à devenir adulte. 

Enfant, ce fut lui qui engagea ses sœurs sur la voie de la littérature, notamment à travers l’univers de Glass Town, empire africain imaginaire où la fratrie faisait vivre des aventures échevelées à leurs héros composés de personnes illustres réelles tels Wellington et Napoléon. 

Cette œuvre fut poursuivie par les petits Brontë longtemps au-delà de leur adolescence. Ils y investissaient tant d'eux-mêmes qu'ils avaient tendance à tenir leurs personnages pour des êtres existants à part entière. Parmi eux, le cynique et rebelle Alexander Rogue avait la prédilection de Branwell. Pour Daphné du Maurier, Branwell y laissait non seulement libre cours à sa propre révolte religieuse, lui qui était orphelin de mère et fut particulièrement marqué par la disparition prématurée de sa sœur Maria , mais vint à s'y identifier au point de ne plus faire de différence entre ce double fantasmatique et lui-même. 

Branwell serait resté toujours captif de cette confusion infantile, ce qui expliquerait ses échecs successifs au fil des années (comme artiste, puis comme employé de chemin de fer et précepteur), ainsi que ses addictions grandissantes à l’alcool et au laudanum (médicament à base d’opium) l'ayant mené finalement à la mort. 

À cet égard, Daphné du Maurier conteste la réalité de la liaison de Branwell avec Mrs. Robinson chez qui il était précepteur. Traditionnellement, c’est à elle que l'on attribuait le motif du renvoi soudain de Branwell (et de la démission peu avant d’Anne Brontë qui était gouvernante des Robinson) sans qu’on ait rien d’autre l’attestant que les déclarations de Branwell. Pour Daphné du Maurier, celui-ci n’aurait fait que fantasmer sa liaison avec Mrs. Robinson pour donner une allure plus romantique à la véritable cause de son congé et plus profondément au fait de n'arriver à rien dans la vie. 

À ce jour, cette liaison reste sujette à débat parmi les brontëologues. Quand bien même aurait-elle existé, le fond du propos de Daphné du Maurier sur le manque de maturité chez Branwell et ses difficultés à se détacher de son imaginaire personnel n'en perdrait pas de sa pertinence. On peut noter que, l'année où parut l'ouvrage de Daphné du Maurier, Muriel Spark exprima de son côté les mêmes impressions au sujet d'Emily dans un essai qu'elle conduisit avec Derek Stanford (Emily Brontë). Toutefois, si Branwell finit par désirer mettre en scène de manière plus réaliste ses héros de toujours , il ne parvint pas à pousser son Et ceux qui sont las se reposent au-delà de quelques dizaines de pages – à la différence d'Emily et ses Hauts de Hurlevent

On pourrait dire ainsi que c’est Branwell qui fut las et se reposa, à l’âge de 31 ans, le corps et l’esprit brisés par l’alcool, la drogue, le ressassement et les cauchemars. 

17 janvier 2013 

Daphné du Maurier : Le Monde infernal de Branwell Brontë, Phébus, 2006. 
(Éd. or. : The Infernal World of Branwell Brontë, 1960.)

Just call me Virginia Emily Wuthering -Moore

Après avoir évoqué, pour Charlotte, une biographie édifiante puis, pour Branwell, une biographie imaginaire, aujourd’hui, pour Emily, ce sera une psychobiographie que l’on doit à Virginia Moore, auteure américaine (1903-1993). Parue originellement en 1936 en Angleterre, elle a été traduite en 1939 en France où elle n'a pas laissé d'avoir une influence malheureuse.


Raconter la vie d’Emily Brontë (1818-1848), extérieure comme intérieure, relève de la gageure. Quasi tout le peu que l'on connaît d'elle provient de quelques lettres et témoignages de sa sœur Charlotte et des plus proches amies de celle-ci, Ellen Nussey et Mary Taylor. Sur le plan psychologique, il n'est guère possible d'être sûr d'autre chose au sujet d'Emily Brontë qu'elle offrait un tempérament bon et secret et qu'elle était éprise de liberté et à ce point des landes qu’elle ne pouvait s’en éloigner longtemps sans en souffrir dans sa chair même. 

Cependant, Virginia Moore crut en son époque pouvoir en dire plus, voire beaucoup plus en s'appuyant simplement sur les poèmes d'Emily : 

« On sait très bien que la poésie lyrique, surtout lorsque l’auteur est très jeune a inévitablement un caractère autobiographique. Plus que d’autres, Emily s’est réfugiée dans la poésie où elle pouvait donner libre-cours aux sentiments qu’elle refoulait en elle-même. » 

La méthode de Virginia Moore fut ainsi de « confronter les poèmes d’Emily avec les événements de sa vie ». Si, à ce point, cette idée n'était pas à tenir pour stupide, Virginia Moore poussa malheureusement sa « confrontation » jusqu'au décalque pur et simple avec un manque de recul ébahissant (au vrai fréquent du côté sensationnaliste de la Manche). 

En fait, Virginia Moore retrace avec une telle précision tout ce que l’on ne sait pas d’Emily Brontë que l’on a impression que ce n’est pas Virginia Moore qui a écrit la biographie d’Emily Brontë, mais Emily Brontë elle-même par le biais d'une opération de possession paranormale : 

« Emily aimait tant la bruyère que cet amour remontait sûrement à l’époque où elle courait de toutes ses petites jambes derrière ses frères [les jumeaux Patrick et Branwell, je suppose ?] et sœurs pour ne pas être distancée. » ; « Emily se rapprocha d’Anne, toutes deux étant taciturnes, Anne par timidité, Emily par une sorte de calcul instinctif » ; « Charlotte (…) avait une redoutable tendance à régenter la vie des autres. Que de fois Emily eut envie de s’évader hors du cercle où l’enserraient les sollicitudes pédagogiques de sa sœur ! », etc. 

Tout le long des 250 pages de son ouvrage, c'est avec ce ton catégorique que Virginia Moore dégage ce qu'elle tient pour la véritable personnalité d’Emily, rongée par un terrible manque d’affection et un profond sentiment de révolte aussi bien contre son état de femme que la religion constituée. Virginia Moore va jusqu'à affirmer à ce dernier égard qu'Emily Brontë se créa son propre credo marqué par le rejet de la matière et le désir de mort. 

Si Emily Brontë souffrait d'être incomprise et mal-aimée, on peut dire qu'il fut bien regrettable qu'elle n'eût pas Virginia Moore pour sœur en lieu et place d'Anne et de Charlotte. Virginia Moore traite carrément la première, avec qui Emily forma pendant des années une paire littéralement inséparable, d’« animal de compagnie ». De son côté, la seconde passe pour une aînée mal embouchée et bigote. Virginia Moore n’a pas été pas la seule, ni en son temps ni depuis, à déposer une couronne de laurier sur la tête d’Emily tout en témoignant un mépris plein de fatuité à l’égard de Charlotte et Anne. 

Pour notre part, nous ne lui décernerons pas, à titre posthume, ni toque en psychologie ni laurier pour la subtilité de ses analyses littéraires fondées sur des analogies biographiques directes. Ainsi, le royaume imaginaire de Gondal, qu’Emily commença à développer dès l'enfance et où beaucoup de ses poèmes s’inscrivaient, représente-t-il tout bonnement pour Virginia Moore le village où elle vivait : « Les noms de Gondal et d’Haworth se confondaient dans son esprit ». Dans ce sens, l’empereur Julius, héros principal de sa saga, est à prendre pour son double, et les luttes de pouvoir qu'elle mettait en scène pour ses propres combats intérieurs. Si un personnage est condamné à un exil douloureux de plusieurs milliers de kilomètres ? C'est bien entendu à rapporter au départ d'Emily d'Haworth pour occuper un poste d'enseignante à Halifax sur l'autre versant des collines. 

 Du reste à ce propos, non six mois comme les brontëologues en convenaient jusque lors mais, selon Virginia Moore à l'aune d'un témoignage tardif et des poèmes écrits par Emily à cette époque, dix-huit qui ne furent pas de surcroît constitués que de labeurs monotones : 

« Nous croyons qu’il se passa dans la vie d’Emily tandis qu’elle était à Law Hill un événement tout à fait grave qui laissa dans son âme une blessure trop profonde pour se fermer à jamais. Bien qu’on [comprenez Virginia Moore seule] ne sache rien de précis sur cette passion, tout porte à croire qu’elle ne fut pas de courte durée : il est difficile d’admettre qu’à l’origine du terrible changement que tous purent constater chez Emily à son retour de Law Hill – et d’un chagrin si profond [affirmé par Virginia Moore seule] qu’il ne devait cesser qu’avec la vie – il n’y ait eu qu’une idylle de plusieurs mois. » 

Idylle vraisemblablement nouée avec une femme – car tel est le clou, le point nodal de l'entreprise de Virginia Moore. 

Par quels indices toutefois soupçonna-t-elle un événement si dérangeant et propre à vous assurer l'intérêt ? 

« Pour les résumer brièvement, citons l’apparence masculine d’Emily, sa froideur avec les hommes, la violence de son affection pour Maria [Une de ses deux sœurs aînées mortes prématurément], puis pour Anne, puis tout nous porte à croire pour une troisième femme. » 

Voilà tout sur quoi certains chez nous ont fantasmé à la suite de Virginia Moore… 

Celle-ci relate encore bien des choses douteuses jusqu’à la fin de son ouvrage, y compris dans les trois pages d’étude qu’elle consacre aux Hauts de Hurlevent. Trois pages dont il ressort que le roman est à considérer comme le récit d’une rédemption : 

« Elle en avait soif, obsédait qu’elle était par ses péchés. Elle se délivra en partie de cette obsession en analysant ses fautes, et obtint, à mesure que sa compréhension devenait plus grande, le pardon. »

Notamment pour son amour interdit, seulement qu’il n’aurait existé guère que dans la tête de Virginia Emily Wuthering-Moore… 

17 janvier 2013 

 Virginia Moore : Emily Brontë, NRF, 1939. 

(Éd. or. : The Life and Eager Death of Emily Brontë, 1936.)

L’œuvre d’Anne Brontë par Betty Jay

« Chrétienne des plus sincères dont les ouvrages étaient animées par le sens du devoir », d'après les mots de son aînée Charlotte, Anne (1820-1849) est la moins illustre des sœurs Brontë. « La moins douée et la moins imaginative des trois », « le pipeau Agnès Grey », voilà même le genre de jugements dédaigneux qui ont été en faveur à son sujet en France pendant très longtemps.


Comme le signale l'étude de Betty Jay, l’œuvre d'Anne Brontë n'a été revalorisée dans le monde anglo-saxon que depuis les années 60 sous l’influence de la critique féministe. Celle-ci a fait ressortir la portée sociale des deux romans d'Anne Brontë et leur mise en question du « pouvoir, de l’oppression et de la résistance » à l'époque victorienne – mise en question marquée par un point de vue subjectif, largement autobiographique. 

Dans le cas d’Agnès Grey, récit des expériences malheureuses d’une jeune gouvernante (inspiré du celles d'Anne Brontë), Betty Jay caractérise ainsi cette portée sociale : 

« En plus de traiter de l’injustice à laquelle faisaient face les femmes de la classe moyenne, le roman offre une analyse des relations qui structuraient la société victorienne. Les relations entre parents et enfants, patrons et employés, hommes et femmes, comme entre les différentes classes, sont toutes présentes dans le texte. Le roman montre comment les conceptions victoriennes de l’identité sexuelle et des classes imprégnaient tous les aspects de la vie. » 

Il montre aussi les difficultés à les surmonter. Agnès Grey échoue en effet à faire prévaloir ses principes religieux de sorte qu'elle s'en remet à des biais ou à des compromis de façon frustrante. 

La Locataire de Wildfell Hall, qui relate la fuite, prêtant le flanc au scandale, d’une femme et d'un enfant maltraités par un mari débauché, s’inscrit dans la même démarche : 

« Le roman d’Anne Brontë, révèle non seulement que l’individu est assujetti à des idéologies puissantes (…), mais qu’il existe des moyens pour ceux qui en souffrent de transgresser et de résister à ces forces. En mettant en scène les interactions complexes entre le sujet et la société à travers l’expérience conjugale d’une femme, Anne Brontë souligne à quel point les supposés royaumes du désir et de l’intériorité sont aussi intensément politiques. » 

La structuration du roman, jouant sur la divulgation d’un journal intime, est détonante en elle-même quand on sait que la sphère publique et la sphère privée étaient nettement séparées à l'époque victorienne. 

La Locataire de Wildfell Hall apparaît ainsi comme une opération de « déconstruction » de tous les cloisonnements environnementaux, corporels ou verbaux qui « circonscrivent les attitudes des personnages sous l'influence de l’idéologie dominante, y compris quand elles sont transgressées – en particulier à travers les efforts d’Helen Huntington de se libérer de la tyrannie patriarcale »

L’œuvre poétique d'Anne Brontë a été aussi réévaluée ces dernières années. Typique de l'époque victorienne pour une femme, elle est marquée par une affectivité et une piété au ton naïf trompeur. Anne Brontë y exprime souvent ses tensions entre devoir et désir. Elle « énonce invariablement la subjectivité en termes de perte, de manque et d’absence ». Si elle cherche à travers ses compositions à se procurer une consolation religieuse, c'est simultanément en « mets [tant] en question l’efficacité de telles stratégies compensatoires. » 

Assez court, l'ouvrage de Betty Jay offre une analyse rigoureuse de l’œuvre d'Anne Brontë. Cette approche a longtemps fait défaut comme si Anne Brontë avait été seulement une invitée de la postérité que l'on aurait accueillie à contrecœur aux côtés de ses sœurs davantage prisées. 

17 janvier 2013 

Betty Jay : Anne Brontë, Northcote House, coll. Writers and Their Work, 2000.

Un continent imaginaire indéchiffrable ?

Si Elizabeth Gaskell évoque dès 1857, dans sa biographie de Charlotte, les productions juvéniles de la fratrie Brontë, l’on ne put se rendre compte de leur envergure que sur la fin du XIXe siècle à la mort d’Arthur Bells Nicchols, le mari de Charlotte, qui avait conservé une énorme masse de minuscules carnets couvrant des milliers de pages.


Ces carnets étaient essentiellement de la main de Charlotte et Branwell, seule une poignée de poèmes subsistants d’Emily et Anne. 

La fratrie entière se consacra d’abord à l’univers de Glass Town (rebaptisé plus tard Angria) avant qu’Emily et Anne, au début de leur adolescence, ne se scindent de Charlotte et Branwell pour créer Gondal. Il est à noter que les deux œuvres occupèrent les enfants Brontë jusqu’à un temps avancé de leur âge adulte. 

Pour être bref, Glass Town met en scène les batailles, les luttes de pouvoir et les passions qui se déchaînent au sein d'une colonie africaine fondée par un groupe de douze hommes (dont Lord Wellington). Charlotte Brontë se délecta tant de faire de son héros favori, le duc de Zamorna, un hédoniste cynique accumulant les conquêtes féminines, qu'elle finit par en éprouver un réel tourment. De même, comme nous l'avons déjà évoqué il y a peu, Branwell était enclin à laisser libre-cours à une imagination sombre et violente, en particulier à travers l'impérieux personnage de Percy. 

Dominé par les figures de l'empereur Julius et de la reine Augusta, l'univers lui aussi mouvementé de Gondal d'Emily et Anne prenait place dans le Pacifique Nord. Les poèmes épars qui sont arrivés jusqu’à nous offrent un ton plus médidatif et héroïque que celui de Glass Town

Pour revenir à l'histoire des carnets de la fratrie, ceux-ci furent d'abord l'objet d'une transcription partielle destinée à l'étude avant d'être dispersés à la vente parmi les collectionneurs si bien qu'à cette heure encore leur liste complète n'a pu être établie. Quant à la publication des œuvres connues, il n'existe, même en anglais, que des éditions sélectives. En France, à la fin des années 60, Jacques Pauvert eut le projet (ambitieux et un peu fou) d'en procéder à une traduction intégrale (sous la houlette de Raymond Bellour), mais il se borna au bout du compte à quelques recueils totalisant toutefois 1800 pages (peut-être un record mondial, cocorico), lesquels ont été repris par Robert Laffont dans les années 80. 

À ces éditions en français s'est ajouté récemment un recueil de poèmes traduits et commentés par Patrick Reumaux. Je dois avouer que, tout en louant celui-ci pour son travail, son analyse globale de Glass Town et Gondal, faite sous l'influence de Deleuze, ne m'a pas convaincu. 

Pour Patrick Reumaux, Glass Town et Gondal constituent des œuvres « uniquement irrigué[s] par le désir, un Texte, comme l’écrit Raymond Bellour, avec un ''T'' majuscule, une machine à désirer dont le moteur est la répétition. » 

Autrement dit, Charlotte, Branwell, Emily et Anne Brontë auraient exprimé de façon frénétique leurs désirs les plus profonds et interdits. Ces désirs auraient été exacerbés par la cohabitation avec une tante de confession méthodiste, Elizabeth Branwell. Pour donner, du moins d'après lui, une idée de la crainte oppressante de l'enfer dans laquelle les enfants Brontë marinaient, Patrick Reumaux évoque la théière de leur parente où était inscrit : 

Pour moi le Christ est la vie, 

La mort, un Gain. – 

Patrick Reumaux ne distingue donc pas pour les petits Brontë d'autre motivation à l'écriture que la décompensation convulsive : 

« Ils visent le monde de façon à le néantiser. Annuler le bois du soldat [référence à la fameuse anecdote fondatrice des petits soldats offerts à Branwell] pour en faire la chair de Wellington. Elle permet d’intégrer de facto dans l’imaginaire tous les cadres du réel susceptibles d’être utilisés – éléments biographiques, sociaux, politiques, topographiques, etc. – et de les réorganiser selon la loi du désir. » 

Désirs de violence et de domination pour Branwell, des amours transgressives pour Charlotte à la manière d’un « livre d’images, idéal (délirant) [1] de l’imagination pure »

Les Juvenilia dressent « un monde d’ombres. De personnages dévitalisés, exsangues, bâclés à la six-quatre-deux (…) Ressemblances et répétitions sont les deux traits qui structurent le monde du dessous. Le désir trouve un exutoire dans la jubilation de répéter le même, dans la jouissance de la répétition en série (…) on atteint jamais l’altérité, le vif de l’autre. » 

Branwell en aurait fait du reste une tragique expérience dans sa propre existence en voulant se conduire comme ses héros d’un « Eden » du désir dont la seule loi, du moins pour Charlotte, eut été qu’il restât secret. De leur côté, si Charlotte, Emily et Anne finirent par laisser derrière elle cet « Eden », il est certain que l'on peut entendre résonner ses échos Jane Eyre et Les Hauts de Hurlevent des deux premières. 

Pour ma part, je suis partagé devant la lecture que Patrick Reumaux fait des Juvenilia. Elle souffre d'abord à mes yeux de porter aussi bien sur Glass Town que sur Gondal dont la plus grand part a disparu. Cette première réserve faite, un personnage tel que le duc de Zamorna a certes de quoi s'imposer à l'esprit comme une figure dérangeante eu égard aux mœurs pudibondes de l'époque victorienne. 

Toutefois, j'ai eu le sentiment que Patrick Reumaux a laissé s'emballer sa théorie de la « machine à désirer ». Outre de l'appliquer à des fragments en ce qui concerne Emily et Anne, il offre une vision douteuse du foyer de la fratrie Brontë. Il n'existe aucun témoignage sur une attitude prosélyte de la part de leur tante, d'autant qu'il faut considérer que leur père était un pasteur anglican aux vues modérées. Même si les sœurs Brontë traversèrent des crises spirituelles au cours de leur vie, je crois que l’on en sait trop peu à leur sujet pour être capable d'en établir les causes. 

J’ai été également irrité par le mépris que Patrick Reumaux exprime envers Arthur Bell Nicchols, l'époux de Charlotte, entre autres pour le fait d'avoir tôt fait d'oublier celle-ci après sa mort pour se remarier. Or, la vérité est que plusieurs années se sont écoulées avant qu’il ne le fasse. De plus, Arthur Bell Nicchols avait aimé Charlotte avec une passion qu'on pourrait qualifier de byronienne, voire de tout à fait brontëenne, à en juger par ses menaces d'immigrer en Australie si elle se refusait de s'unir à lui ! 

Enfin, je trouve quelque peu restrictif de faire passer les sœurs Brontë et leur frère pour des sortes d'OS du seul « désir » œuvrant sous les trois-huit au sein d’une usine fantasmagorique sans matérialité. Certes, le « désir » serait prégnant chez eux, mais est-ce que leur expression s’y limitait ? Est-ce que, avec le temps, elle n’aurait pas évolué ? Les poèmes du recueil ne donnent pas en fait l’impression que le « monde » (le vécu, les observations, les interrogations) n’y est pas présent, notamment la mort et le deuil auxquels la fratrie Brontë dut faire face dès leurs premières années. Dans quelle mesure, dans quelle articulation d'ensemble, voilà ce qu'il serait pour moi à établir avec plus de minutie pour autant que cela soit seulement possible. 

(1) Elizabeth Gaskell employa le même qualificatif dans sa biographie de Charlotte.

24 janvier 2013 

Charlotte, Branwell, Emily & Anne Brontë : Le Monde du dessous, J'ai lu, 2010, 
préface et commentaires de Patrick Reumaux.

Emission de timbres de 1980



24 janvier 2013

Jane Eyre sur le divan


Jane Eyre (1847) est présenté traditionnellement comme un roman de formation romantique empreint de gothique : une orpheline en manque d’amour et de reconnaissance sociale raconte comment elle trouve le bonheur en conciliant, au fil d’épreuves dramatiques, passion et raison, foi et désir, insertion dans la communauté et affirmation de soi. 

Dans son essai, Jane Eyre, la parole orpheline, Bernadette Bertrandias défend la thèse que cette réussite ne serait en fait qu'apparente ou tout au plus partielle puisque la quête poursuivie par l'héroïne de Charlotte Brontë serait plus fondamentale et obscure. 

Bernadette Bertrandias admet que Jane Eyre a été conçue comme une autobiographie fictive dans l'ambition d'offrir au public victorien un récit à la morale exemplaire. Toutefois, Charlotte Brontë y aurait mis tant d'elle-même que son roman serait semblable à un miroir dépoli où son inconscient se serait reflété de façon trouble. 

La parole de Jane Eyre est une parole traversée de part en part par la tension : tension d’une orpheline rejetée qui aspire à trouver sa place dans la société sans y aliéner sa personnalité, tension d'une mise en scène hésitant entre réalisme et fantasmagorie, tension de la narration elle-même entre ton rétrospectif posé et ton spontané. Jane Eyre captive le lecteur à cause de l’émotivité à fleur de peau que Charlotte Brontë (ayant elle-même perdue sa mère enfant) ne veut (ne peut ?) contenir. Il est, non pas invité, mais entraîné à la suite de la petite et infortunée Jane dans les progrès qu’elle fait pour franchir les obstacles, qu'ils soient familiaux, sociaux, sentimentaux ou spirituels, auxquelles elle fait face jusqu'à ce qu'elle parvienne à les franchir tous. 

Mais déjà, à ce niveau premier d'analyse, il n'est pas aussi certain pour Bernadette Bertrandias que Jane Eyre trouve au bout de son cheminement chaotique un bonheur tout à fait satisfaisant. Par exemple, le fait qu'elle finisse par équilibrer la foi et le désir serait douteux. Les dernières paroles du roman reviennent en effet à Saint-John, figure d’une religiosité exigeante auquel rechigne Jane Eyre. Ainsi, par cette conclusion, celle-ci exprimerait son inquiétude d’avoir fait le bon choix en s’unissant à l’hédoniste Rochester. 

Plus profondément, le récit serait hanté par une espèce de spectre qui proviendrait de l'esprit même de Jane. Informe, incompréhensible, innommable, ce spectre se mettrait toujours en travers de chemin de Jane vers le bien-être. 

Bernadette Bertrandias assoit cette hypothèse sur la confusion avec laquelle Jane Eyre appréhende le monde en ayant tendance à y projeter son intériorité. Si cela est naturel pour un enfant, cela l'est moins pour un adulte, du moins s'il a pu se développer normalement. 

Le ton gothique de Jane Eyre traduirait cette confusion. Pour Bernadette Bertrandias, le gothique, avec ses demeures inhospitalières et ses portes closes, est une manière de ressaisir dans l’espace la structure des relations familiales et sociales. Dans cette perspective, il faudrait voir dans la panique qui s’empare de Jane quand, petite fille, elle se retrouve enfermée dans une chambre par punition, (le fameux épisode de « la chambre rouge »), comme l’expression brutale de sa détresse inconsciente devant les privations dont elles souffrent pour se construire, à commencer par celle d’un père. 

À ce niveau de lecture psychanalytique, la quête de Jane Eyre pourrait être de la sorte considérée comme celle de ce père qu’elle trouverait finalement dans la figure de Rochester même si celui-ci ne comblerait d'abord que de façon imparfaite son désir à cause de son immoralité et de son caractère dominateur. 

Toutefois, Jane Eyre n'a pas été privée que d'un père au cours de son enfance. Un autre manque la tourmenterait encore plus obscurément et indiciblement. Le personnage de Bertha Rochester (la femme démente de Rochester que celui-ci tient captive, à l’ignorance de presque tous, au dernier étage de son manoir, et qui se pose en obstacle au mariage entre lui et Jane) condenserait ce vague malaise persistant. Surnommée une « clothed hyena », Bertha représenterait la figure, quoique toujours brouillée, de la mère – entendue psychanalytiquement comme force d'accaparement, voire d'aliénation, pour l'enfant, le rôle du père étant de l'en libérer. 

Si Jane apprendrait au fil des années à composer avec ce manque, elle resterait dans l'incapacité de l'identifier clairement. C’est cela qui expliquerait l'attitude soucieuse de Jane jusqu’à ses retrouvailles finales avec Rochester (après leur séparation par Bertha) de même l’ambiance humide et froide de leur nouvelle demeure... 

L’essai de Bernadette Bertrandias est universitaire et mobilise les théories littéraires les plus complexes. Je ne saurais l’évaluer pour ma part. La seule remarque que je pourrais faire concerne, d'une part, le fait que la psychanalyse comporte divers courants, d’autre part, qu’elle a perdu dans son ensemble son lustre mais, à mon humble avis, de manière un peu injuste. Aussi suis-je plutôt convaincu par l’interprétation de Bernadette Bertrandias qui témoigne d’une empathie certaine en même temps que respectueuse – il convient de le souligner quand il s'agit des sœurs Brontë – pour Jane Eyre et sa ... génitrice ! 

1er février 2013 

Bernadette Bertrandias : Jane Eyre, la parole orpheline, Ellipses, 2004.

Tourisme autour du cimetière

Si je n’avais acquis sur Internet le DVD documentaire en question dans cet article, je m’imaginerais bien l’avoir fait à Haworth, le village où vécurent les sœurs Brontë, haut lieu du tourisme dans le Yorkshire. C’est non en admirateur de l’œuvre des sœurs Brontë, mais en flâneur curieux, elles sont si célèbres, que j’y aurais fait une excursion une après-midi. J’aurais remonté la grande rue en pente, le regard attiré par les vitrines des boutiques des souvenirs qui la jalonnent. Mais n’étant pas venu pour cela, j’aurais d’abord ouvert mon portefeuille pour visiter le Parsonage Museum. J’aurais considéré avec intérêt les meubles, les vêtements, les tableaux, etc. ayant constitué l’univers quotidien de la famille Brontë avant, on ne peut faire autrement pour sortir, de passer par la boutique à laquelle j’aurais jeté naturellement un petit coup d’œil. Peut-être aurais-je été tenté par l’achat d'un roman des sœurs Brontë, d'un CD des Austen Maids, d’un mug à l'effigie des actrices de l'adaptation de Cranford, ou d’une boîte de caramels de la région, mais finalement mon choix se serait donc porté sur un DVD.

Revenu de mon excursion, j’aurais rangé ce DVD sur une étagère et j’en aurais oublié l’existence pendant plusieurs semaines jusqu’à un dimanche solitaire et ennuyeux. J’aurais alors contemplé, sur fond de morceaux de musique classique, de bien belles images de la lande, du village, des boutiques de souvenirs, du presbytère et de son cimetière, illustrant l’évocation du destin des sœurs Brontë « qui ont réussi à faire entendre leurs voix en dépit de tous les obstacles ».

Ah ! Vraiment ? Las, quelle était leur parole au juste, ce n’est pas avec ce documentaire que je l’eus appris, celui-ci étant avant tout biographique, sobre de ton, précis dans les dates. Ignorant comme j'eus été, je n’aurais pas remarqué cependant certains raccourcis factuels et des hypothèses plus ou moins douteuses au sujet d'existences dont, en fait, on ne sait pas grand-chose de sûr, surtout quant à Emily et Anne.

Des œuvres, il est un peu question quand même. Une poignée de minutes est consacré à faire un résumé quelque peu paresseux de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent, « remarquable tous les deux pour leur romantisme échevelé et leur écriture prenante ». Pour le reste de la production des sœurs Brontë, il faut bien dresser l’oreille, cela va vite : trente secondes pour Agnès Grey, « récit d’une gouvernante, inspiré par les propres expériences d’Anne Brontë, et où on sent l’empreinte du méthodisme de la tante Elizabeth Branwell » ; presque une minute pour son second roman, La Locataire de Wildfell Hall, « scandaleux à l’époque pour mettre en scène un mari alcoolique et une femme qui lui interdit d’entrer dans sa chambre ». Le Professeur de Charlotte est pour sa part « inspiré de son séjour en pension à Bruxelles et raconte une histoire d’amour ». Shirley est « un roman sur les Luddites ». Dans Villette, « Charlotte revient sur son séjour en Belgique non sans exprimer de l’aigreur au sujet de madame Heger, la directrice de son ancienne pension et femme de Constantin Heger dont Charlotte était désespérément amoureuse »

Mes citations ne sont pas textuelles, mais est-ce important ? Je n’ai pas envie de regarder une troisième fois ce documentaire inconsistant sur des auteurs populaires qui n’auraient pas porté en elles autre chose que des passions et palpitations. De manière générale, on sent chez nos voisins britanniques que la culture (j’entends celle qui porte de la réflexivité) est un article de choix, confiné à un cercle restreint : par snobisme ? par échec ? par dévalorisation ? Un peu des trois à mon avis. 

La dernière phrase du documentaire, que j’ai recopié avec soin, me semble signifiante :   

“(…) and it’s certainly not difficult to imagine the ghosts of Charlotte, Emily and Anne watching the effect of the big Brontë legacy on their beloved Haworth.”

Certes, les boutiques de souvenirs semblent prospères, mais on pourrait songer que les sœurs Brontë valent mieux. 

Date exacte ?

Sue Hosler & Liam Dale: The Brontë Sisters, Artsmagic Ltd, 2007.

Mary Taylor – Equal, as we are

Mary Taylor (1817-1893) est une figure familière pour qui s’intéresse à la vie des sœurs Brontë. Comme Ellen Nussey (1817-1897), elle se lia d'une amitié indéfectible avec Charlotte au moment de leur adolescence au sein du pensionnat de Roe Head.


Dans un ouvrage rare du début des années 70, Joan Stevens a remarquablement compilé et mis en perspective la petite trentaine de lettres, presque toutes adressées à Ellen Nussey, qu’il reste de la main d'une femme à la personnalité affirmée. 

En effet, autant Ellen Nussey se présentait aux yeux de Charlotte comme « une jeune fille typique du Yorkshire, consciencieuse, docile, calme et bien élevée », autant Mary Taylor l'impressionnait pour être « féroce comme une tigresse, ardente et vraie, d'un esprit et d'une culture au-dessus de la moyenne »

À l'image de sa famille, qui avait fait fortune dans la filature et la banque, Mary Taylor eut dès ses plus fraîches années des idées contestataires à l'égard de l'ordre social et de la religion sous l'influence des Lumières et de la Révolution française. Les premières lettres du recueil de Joan Stevens témoignent de sa volonté de gagner sa vie non seulement par elle-même, mais dans d'autres carrières subalternes que les quelques-unes alors ouvertes aux femmes. De même refusait-elle de se marier par complaisance – elle restera célibataire jusqu’à sa mort. 

Les idées « radicales », comme on les nommait, de Mary Taylor heurtaient Charlotte Brontë, d'opinion conservatrice. Celle-ci les attaquera dans son roman social Shirley où elle mettra en scène les Taylor sous les traits des Yorke, figurant Mary sous ceux de Rose. 

L'âge adulte venu, le désir de découverte et d'aventure poussa Mary Taylor à quitter l'Angleterre. En 1841, alors qu'elle avait 24 ans, elle entra ainsi avec sa sœur Martha en pension à Bruxelles (au château de Balkenberg). C'est sur ses instances que Charlotte et Emily Brontë, qui nourrissaient avec Anne le projet d'ouvrir une école, choisirent la capitale de la jeune Belgique pour parfaire leurs compétences (au sein de la pension Heger). Toutefois, peu de temps après ces retrouvailles, Martha mourut brutalement – pour des causes demeurées mystérieuses. Dans Shirley, Charlotte Brontë se souviendra de Martha et de son triste destin à travers le personnage de Jessie. 

Par la suite, à la fin de l’année 1842, Mary Taylor partit pour l’Allemagne dont elle désirait apprendre la langue. De façon inusuelle pour une femme à l'époque, elle y enseignera l'anglais dans une école de garçons. 

En 1845, elle fit avec un de ses parents le bond de l'immigration en Nouvelle-Zélande dont la colonisation avait tout juste commencé depuis quelques années – non sans avoir invité Charlotte Brontë à l'accompagner, mais celle-ci, bien que tentée, ne put se résoudre à délaisser son père vieillissant. Se lançant d'abord dans la vente de bétail, Mary Taylor ouvrit ensuite à Wellington une boutique avec succès. Selon les recherches de Joan Stevens, cette boutique devait devenir, au fil des successeurs, un grand magasin qui aura jusqu'à cinq cents employés. (On peut s'amuser à l'idée que Katherine Mansfield, née à Wellington à la fin du siècle, y a mis peut-être plusieurs fois les pieds sans rien savoir de son rapport avec les sœurs Brontë !) 

C'est en Nouvelle-Zélande aussi que Mary Taylor apprit la mort prématurée de Charlotte Brontë en 1855 qu'elle ne devait ainsi plus jamais avoir l'opportunité de revoir dix ans après leur dernière rencontre. 

Sans que l'on en connaisse les motifs, Mary Taylor décida en 1860 de quitter la Nouvelle-Zélande pour se rétablir définitivement dans son Yorkshire natal. 

Dès lors, Mary Taylor occupa une partie de son temps à écrire des articles défendant la cause féministe. Selon les termes de Joan Stevens, ces articles étaient animés par « la foi que les ''ladies'' qui refusent de s'abîmer les mains, sont moins utiles que les ouvriers ; que les femmes ont un cerveau, même pour la science ; que la soumission N'EST le devoir de personne à l'âge adulte ; que le commandement de Milton au sujet des rôles de l'homme et de la femme,'' Lui seul pour Dieu, elle pour Dieu en lui'', n'est pas recevable comme Eve peut très bien ne pas trouver ''Dieu en lui''. » (Les capitales sont dans l'original.) 

Mary Taylor exprima aussi ses convictions dans un roman commencé vers 1850, mais achevé tardivement peu avant sa mort en 1893 à 76 ans. Parue en 1890, Miss Miles relate le destin de quatre amies dans les années 1830. (Ce roman a été réédité en 1990 chez Oxford University Press.) 

Charlotte Brontë évaluait « le prix de Mary au-dessus des rubis ». De l'ouvrage en question aujourd'hui, nous dirons que, grâce aux soins de Joan Stevens, il vaut la peine d’être recherché sur Internet, quitte à le commander en Australie, comme moi, sans compter les frais de port ! 

7 février 2013 

 Mary Taylor : Letters from New Zealand and Elsewhere, rassemblées et présentées par Joan Stevens, Auckland University Press & Oxford University Press, 1972.

Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat

Pour inaugurer notre nouvelle Boutique de souvenirs, nous vous proposons aujourd'hui de jeter un œil sur un livre de mots croisés et d'énigmes inspirés par les œuvres des sœurs Brontë. Paru en 1983, son auteur est Maggie Lane (1907-1994) qui avait déjà consacré aux sœurs Brontë une biographie dans les années 1950. Cet ouvrage reprend des illustrations d'Edmund Dulac (1882-1953) du début du XXe siècle. D’origine française, Edmund (né Edmond) Dulac doit à ces illustrations d’avoir contribué à lancer la carrière brillante qu’il connut chez nos voisins dont il adopta la nationalité en 1912.




14 février 2013

Maggie Lane : The Brontë Sisters Quiz and Puzzle Book, Abson Books, 1983.

Haworth et la lande





Demeure de la famille Brontë


 

 
23 février 2013

(Crédit photo : Jean Ange)

Lines

                                           Far away is the land of rest,
                                           Thousand miles are stretched between,
                                           Many a moutain's stormy crest,
                                           Many a desert void of green.

                                           Wasted, worn is the traveller;
                                           Dark his heart and dim his eye;
                                           Without hope or comforter,
                                           Faultering, faint, and ready to die.

                                           Often he looks to the ruthless sky,
                                           Often he looks o'ver his dreary road,
                                           Often he wishes down to lie
                                           And render up life's tiresome load.

                                           But yet faint not, mournful man;
                                           Leagues on leagues are left behind
                                           Since you sunless course began;
                                           Then go on to toil resigned.

                                            If you still despair control,
                                            Hush its whispers in your breast,
                                            You shall reach the final goal,
                                            You shall win the land of rest.

                                                                                                  Emily Brontë
27 février 2013

La voisine (bien intentionnée mais envahissante) de Haworth

Figure éminente de l'histoire de la brontëologie, Winifred Gérin (1901-1981) a publié entre la fin des années 50 et la fin des années 70 une série de biographies consacrées à chacune des sœurs Brontë ainsi qu'à leur frère Branwell. Même si celles-ci ne font plus autorité, la curiosité m'a poussé à lire la première en date ayant concerné Anne en 1959. 

Comme nous l'avons déjà mentionné au sujet de l’étude de Betty Jay, ce n'est que depuis les années 50/60 que l'œuvre d'Anne Brontë est sortie de l’ombre. Winifred Gérin a participé à cette tardive considération pour celle à qui l’on adjoignait volontiers « l'épithète ‘’douce’’ [gentle] (…) toutefois moins, semble-t-il, pour susciter la sympathie que pour la dissuader ». On ne comptait qu'un seul écrivain réputé pour avoir exprimé de l’admiration envers Anne Brontë : George Moore (à qui l'on doit notamment Confessions d'un jeune Anglais et Esther Waters au tournant du siècle dernier) selon lequel Agnès Grey témoignait de « la prose la plus parfaite de la littérature britannique (…) aussi simple et belle qu'une robe de mousseline »


Pour sa part, Winifred Gérin est assurément éloquente dans son introduction pour que l'on cesse de mésestimer Anne Brontë. Malheureusement, face au peu de documents disponibles, sa longue biographie souffre de ses multiples affirmations basées sur les poèmes et les romans d'Anne Brontë dans un jeu de correspondances directes, méthode que la rigueur interdit de valider.

À  résumer la vie d'Anne Brontë, voici ce que l'on pourrait dire de façon certaine, non sans se répéter un peu (cf. début de ce carnet) : 

Cadette d’une nombreuse fratrie, « sweet and gentle » Anne vit le jour en 1820, à Thornton, dans le Yorkshire. Son père, d’origine irlandaise, était pasteur au sein de l'Église d'Angleterre. Elle n'était encore que bébé quand sa famille vint s'établir à Haworth à quelques kilomètres de son lieu de naissance. Moins d'un an plus tard, en 1821, elle perdit sa mère atteinte de cancer puis, en 1825, ses deux sœurs aînées, Maria et Elizabeth, après leur séjour, fait aux côtés de Charlotte et d'Emily, dans une pension insalubre. Anne Brontë souffrit dès son enfance d’une santé fragile ainsi que d’un défaut d’élocution. Elle devint la préférée d'Elizabeth Branwell, sa tante maternelle, venue s'installer à Haworth après le décès de sa sœur. Très proche d'Emily, Anne partageait avec elle l'amour de la nature, des animaux et de l'écriture. Elles développèrent ensemble pendant longtemps l’univers passionnel et héroïque de l'île de Gondal dont n’ont subsisté que quelques poèmes, essentiellement d’Emily (cf. Juvenilia). Anne Brontë, à l'image de sa fratrie, s'adonnait aussi au dessin et à la musique. Adolescente, elle fut placée dans une pension locale (Roe Head) où enseignait déjà sa sœur Charlotte. La maladie mit un terme deux plus tard à ce séjour au cours duquel Anne traversa une crise spirituelle profonde. Elle fut tourmentée tout au long de sa vie en la matière. En 1839, alors qu'elle était âgée de 19 ans, elle entra comme gouvernante chez la famille Ingham. Ne donnant pas satisfaction, elle reçut son congé au bout de seulement quelques mois. Deux ans s'écouleront avant qu'elle ne trouve un nouvel emploi en 1841. Elle sut cette fois se faire apprécier par les Robinson, établis près de York, si bien qu'elle les convainquit d'engager son frère Branwell comme précepteur. Hélas, celui-ci eut des agissements qui poussèrent Anne à remettre sa démission en 1845, Branwell étant renvoyé peu après. Quels étaient ces agissements, on n’a pas de certitude, peut-être rien moins qu’une liaison entre Branwell et la maîtresse de maison. En tous les cas, à la suite de cette affaire, Branwell sombra dans l'alcool et la drogue. Du côté d'Anne, ce fut le moment où elle se tourna avec ses sœurs vers la littérature. Leur début à toutes, en 1846, avec un recueil commun de poèmes, fut marqué par l’échec. Publié en 1847 (en même temps que Les Hauts de Hurlevent d'Emily et peu après Jane Eyre de Charlotte qui remporta un succès fulgurant), le premier roman d’Anne Bronté, Agnès Grey ne suscita guère non plus l'intérêt. Le second, La Locataire de Wildfell Hall, causa par contre, au printemps 1848, quelque scandale avec son héroïne fuyant un époux dépravé et violent. Après cela, Anne fit face à nouveau aux épreuves du deuil avec les disparitions de Branwell et d'Emily aux mois de septembre et décembre suivants, et à sa propre promesse de mort. Celle-ci survint au printemps 1849 à Scarborough, cité balnéaire sur la mer du Nord qu’elle affectionnait beaucoup. 

Si j'ai tenu à délivrer un tel aperçu sans fioritures de la vie d'Anne Brontë, c'est parce qu'il m'eut été impossible de le faire à travers la longue biographie de Winifred Gérin sans devoir souligner à tout bout de champ le caractère douteux de ses allégations. Si, faute de données bruts, Winifred Gérin a cru trouver de quoi pallier à cela dans les poèmes et les romans d'Anne Brontë en raison de leur ton personnel, c'était négliger leur nature justement et la part de licence ayant pu y présider à un titre plus (La Locataire de Wildfell Hall) ou moins (Agnès Grey) grand. 

On peut certes échafauder des hypothèses, toutes celles que l'on veut, mais pas faire abonder les « undoubtly », les « there can be little doubt » et les « there can be no shadow of doubt » comme en ce qui concerne, dès le début de son ouvrage, l'attitude tyrannique que Winifred Gérin prête à Elizabeth Branwell envers ses nièces et son neveu et la manière avec laquelle Emily, enfant déjà rebelle, aurait pris sa sœur cadette sous son aile : 

« Peu importait l'agitation du temps, elles étaient toujours plus heureuses dehors que recluses à l'intérieur. En hiver comme en été, à toutes les heures possibles du jour entre les leçons, elles étiraient leurs jeunes membres de poulains pour aller s'ébattre dans la lande (…) Emily et Anne se ressemblaient trop par le tempérament, la chaleur humaine, la passion et l'enthousiasme pour que [Elizabeth Branwell] l'influence de quiconque soit en mesure de rivaliser avec celle d'Emily sur la petite Anne. » 

Sauf qu'il n'existe aucun document sur les relations d'Elizabeth Branwell avec Anne, ni sur la personnalité qu'Emily présentait enfant, ni non plus à quels moments les deux sœurs se baladaient dans la lande, si elles le faisaient seules ou en compagnie de Charlotte et de Branwell, etc. 

Et ainsi de beaucoup d'autres choses de la vie d'Anne, notamment le « coup de foudre » qui l'aurait frappée à la vue de William Weightman quand ce jeune homme, charmant selon les témoignages, vint s'établir à Haworth comme vicaire du pasteur Brontë – la maladie l'emportera quelques années plus tard. 

Sur ce point, il me semble que l'on peut discerner l’influence malheureuse du manque de circonspection de Winifred Gérin dans The Brontës of Haworth au début des années 70. On y voit Anne Brontë accomplir son dernier tour sur la plage de Scarborough dans une charrette tirée par un âne selon le récit fait par sa sœur Charlotte, ce qui est émouvant (même si, personnellement, je n’aime pas ces entreprises). Mais quand Anne Brontë contemple la mer et que le visage de William Weightman apparaît en filigrane dans le ciel selon (vraisemblablement) les visions de Winifred Gérin, je trouve cela quelque peu indélicat et stupide. 

On doit sans doute rendre justice à Winifred Gérin d’avoir aidé à la progression d'Anne Brontë sur le chemin de la reconnaissance. Ses opinions ne sont pas toutes à dédaigner, mais il est des plus regrettables qu’elle en ait fait des vérités assénées avec trop de passion. 

7 mars 2013 

Winifred Gérin : Anne Brontë, Thomas Nelson & Co., Londres, 1959.