The Wanderer of the Moors est un blog dédié aux sœurs Brontë. Il est maintenant achevé. Les sœurs Brontë sont nées au début du XIXe siècle dans le Yorkshire, région alors industrielle au Nord-Est de l'Angleterre. Elles ont passé leur brève vie dans un certain isolement, pour la plus grande part à Haworth, bourg au pied de la lande qu'elles chérissaient. Elles se sont adonnées à l'écriture dès l'enfance en compagnie de leur frère Branwell (1817-1848) qui devait mourir alcoolique et drogué. Si Charlotte (1816-1855) est connue de tout un chacun pour Jane Eyre (1847), elle a écrit trois autres romans : Le Professeur (vers 1846, publié en 1857), Shirley (1849) et Villette (1853). Tous ont pour sujets communs l'amour et la réalisation de soi dans une société inégalitaire et patriarcale. Pour sa part, Emily (1818-1848) a développé un romantisme personnel et sombre dans ses poèmes et Les Hauts de Hurlevent (1847). Enfin, Anne Brontë (1820-1849) a traité d'abord du sort des gouvernantes d'après ses propres expériences dans Agnès Grey (1847), roman empreint particulièrement de piété. Inspirée probablement par son frère, elle s'est ensuite attaquée aux ravages de l'alcoolisme et de la débauche dans La Locataire de Wildfell Hall (1848).
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L’œuvre d’Anne Brontë par Betty Jay

« Chrétienne des plus sincères dont les ouvrages étaient animées par le sens du devoir », d'après les mots de son aînée Charlotte, Anne (1820-1849) est la moins illustre des sœurs Brontë. « La moins douée et la moins imaginative des trois », « le pipeau Agnès Grey », voilà même le genre de jugements dédaigneux qui ont été en faveur à son sujet en France pendant très longtemps.


Comme le signale l'étude de Betty Jay, l’œuvre d'Anne Brontë n'a été revalorisée dans le monde anglo-saxon que depuis les années 60 sous l’influence de la critique féministe. Celle-ci a fait ressortir la portée sociale des deux romans d'Anne Brontë et leur mise en question du « pouvoir, de l’oppression et de la résistance » à l'époque victorienne – mise en question marquée par un point de vue subjectif, largement autobiographique. 

Dans le cas d’Agnès Grey, récit des expériences malheureuses d’une jeune gouvernante (inspiré du celles d'Anne Brontë), Betty Jay caractérise ainsi cette portée sociale : 

« En plus de traiter de l’injustice à laquelle faisaient face les femmes de la classe moyenne, le roman offre une analyse des relations qui structuraient la société victorienne. Les relations entre parents et enfants, patrons et employés, hommes et femmes, comme entre les différentes classes, sont toutes présentes dans le texte. Le roman montre comment les conceptions victoriennes de l’identité sexuelle et des classes imprégnaient tous les aspects de la vie. » 

Il montre aussi les difficultés à les surmonter. Agnès Grey échoue en effet à faire prévaloir ses principes religieux de sorte qu'elle s'en remet à des biais ou à des compromis de façon frustrante. 

La Locataire de Wildfell Hall, qui relate la fuite, prêtant le flanc au scandale, d’une femme et d'un enfant maltraités par un mari débauché, s’inscrit dans la même démarche : 

« Le roman d’Anne Brontë, révèle non seulement que l’individu est assujetti à des idéologies puissantes (…), mais qu’il existe des moyens pour ceux qui en souffrent de transgresser et de résister à ces forces. En mettant en scène les interactions complexes entre le sujet et la société à travers l’expérience conjugale d’une femme, Anne Brontë souligne à quel point les supposés royaumes du désir et de l’intériorité sont aussi intensément politiques. » 

La structuration du roman, jouant sur la divulgation d’un journal intime, est détonante en elle-même quand on sait que la sphère publique et la sphère privée étaient nettement séparées à l'époque victorienne. 

La Locataire de Wildfell Hall apparaît ainsi comme une opération de « déconstruction » de tous les cloisonnements environnementaux, corporels ou verbaux qui « circonscrivent les attitudes des personnages sous l'influence de l’idéologie dominante, y compris quand elles sont transgressées – en particulier à travers les efforts d’Helen Huntington de se libérer de la tyrannie patriarcale »

L’œuvre poétique d'Anne Brontë a été aussi réévaluée ces dernières années. Typique de l'époque victorienne pour une femme, elle est marquée par une affectivité et une piété au ton naïf trompeur. Anne Brontë y exprime souvent ses tensions entre devoir et désir. Elle « énonce invariablement la subjectivité en termes de perte, de manque et d’absence ». Si elle cherche à travers ses compositions à se procurer une consolation religieuse, c'est simultanément en « mets [tant] en question l’efficacité de telles stratégies compensatoires. » 

Assez court, l'ouvrage de Betty Jay offre une analyse rigoureuse de l’œuvre d'Anne Brontë. Cette approche a longtemps fait défaut comme si Anne Brontë avait été seulement une invitée de la postérité que l'on aurait accueillie à contrecœur aux côtés de ses sœurs davantage prisées. 

17 janvier 2013 

Betty Jay : Anne Brontë, Northcote House, coll. Writers and Their Work, 2000.

La voisine (bien intentionnée mais envahissante) de Haworth

Figure éminente de l'histoire de la brontëologie, Winifred Gérin (1901-1981) a publié entre la fin des années 50 et la fin des années 70 une série de biographies consacrées à chacune des sœurs Brontë ainsi qu'à leur frère Branwell. Même si celles-ci ne font plus autorité, la curiosité m'a poussé à lire la première en date ayant concerné Anne en 1959. 

Comme nous l'avons déjà mentionné au sujet de l’étude de Betty Jay, ce n'est que depuis les années 50/60 que l'œuvre d'Anne Brontë est sortie de l’ombre. Winifred Gérin a participé à cette tardive considération pour celle à qui l’on adjoignait volontiers « l'épithète ‘’douce’’ [gentle] (…) toutefois moins, semble-t-il, pour susciter la sympathie que pour la dissuader ». On ne comptait qu'un seul écrivain réputé pour avoir exprimé de l’admiration envers Anne Brontë : George Moore (à qui l'on doit notamment Confessions d'un jeune Anglais et Esther Waters au tournant du siècle dernier) selon lequel Agnès Grey témoignait de « la prose la plus parfaite de la littérature britannique (…) aussi simple et belle qu'une robe de mousseline »


Pour sa part, Winifred Gérin est assurément éloquente dans son introduction pour que l'on cesse de mésestimer Anne Brontë. Malheureusement, face au peu de documents disponibles, sa longue biographie souffre de ses multiples affirmations basées sur les poèmes et les romans d'Anne Brontë dans un jeu de correspondances directes, méthode que la rigueur interdit de valider.

À  résumer la vie d'Anne Brontë, voici ce que l'on pourrait dire de façon certaine, non sans se répéter un peu (cf. début de ce carnet) : 

Cadette d’une nombreuse fratrie, « sweet and gentle » Anne vit le jour en 1820, à Thornton, dans le Yorkshire. Son père, d’origine irlandaise, était pasteur au sein de l'Église d'Angleterre. Elle n'était encore que bébé quand sa famille vint s'établir à Haworth à quelques kilomètres de son lieu de naissance. Moins d'un an plus tard, en 1821, elle perdit sa mère atteinte de cancer puis, en 1825, ses deux sœurs aînées, Maria et Elizabeth, après leur séjour, fait aux côtés de Charlotte et d'Emily, dans une pension insalubre. Anne Brontë souffrit dès son enfance d’une santé fragile ainsi que d’un défaut d’élocution. Elle devint la préférée d'Elizabeth Branwell, sa tante maternelle, venue s'installer à Haworth après le décès de sa sœur. Très proche d'Emily, Anne partageait avec elle l'amour de la nature, des animaux et de l'écriture. Elles développèrent ensemble pendant longtemps l’univers passionnel et héroïque de l'île de Gondal dont n’ont subsisté que quelques poèmes, essentiellement d’Emily (cf. Juvenilia). Anne Brontë, à l'image de sa fratrie, s'adonnait aussi au dessin et à la musique. Adolescente, elle fut placée dans une pension locale (Roe Head) où enseignait déjà sa sœur Charlotte. La maladie mit un terme deux plus tard à ce séjour au cours duquel Anne traversa une crise spirituelle profonde. Elle fut tourmentée tout au long de sa vie en la matière. En 1839, alors qu'elle était âgée de 19 ans, elle entra comme gouvernante chez la famille Ingham. Ne donnant pas satisfaction, elle reçut son congé au bout de seulement quelques mois. Deux ans s'écouleront avant qu'elle ne trouve un nouvel emploi en 1841. Elle sut cette fois se faire apprécier par les Robinson, établis près de York, si bien qu'elle les convainquit d'engager son frère Branwell comme précepteur. Hélas, celui-ci eut des agissements qui poussèrent Anne à remettre sa démission en 1845, Branwell étant renvoyé peu après. Quels étaient ces agissements, on n’a pas de certitude, peut-être rien moins qu’une liaison entre Branwell et la maîtresse de maison. En tous les cas, à la suite de cette affaire, Branwell sombra dans l'alcool et la drogue. Du côté d'Anne, ce fut le moment où elle se tourna avec ses sœurs vers la littérature. Leur début à toutes, en 1846, avec un recueil commun de poèmes, fut marqué par l’échec. Publié en 1847 (en même temps que Les Hauts de Hurlevent d'Emily et peu après Jane Eyre de Charlotte qui remporta un succès fulgurant), le premier roman d’Anne Bronté, Agnès Grey ne suscita guère non plus l'intérêt. Le second, La Locataire de Wildfell Hall, causa par contre, au printemps 1848, quelque scandale avec son héroïne fuyant un époux dépravé et violent. Après cela, Anne fit face à nouveau aux épreuves du deuil avec les disparitions de Branwell et d'Emily aux mois de septembre et décembre suivants, et à sa propre promesse de mort. Celle-ci survint au printemps 1849 à Scarborough, cité balnéaire sur la mer du Nord qu’elle affectionnait beaucoup. 

Si j'ai tenu à délivrer un tel aperçu sans fioritures de la vie d'Anne Brontë, c'est parce qu'il m'eut été impossible de le faire à travers la longue biographie de Winifred Gérin sans devoir souligner à tout bout de champ le caractère douteux de ses allégations. Si, faute de données bruts, Winifred Gérin a cru trouver de quoi pallier à cela dans les poèmes et les romans d'Anne Brontë en raison de leur ton personnel, c'était négliger leur nature justement et la part de licence ayant pu y présider à un titre plus (La Locataire de Wildfell Hall) ou moins (Agnès Grey) grand. 

On peut certes échafauder des hypothèses, toutes celles que l'on veut, mais pas faire abonder les « undoubtly », les « there can be little doubt » et les « there can be no shadow of doubt » comme en ce qui concerne, dès le début de son ouvrage, l'attitude tyrannique que Winifred Gérin prête à Elizabeth Branwell envers ses nièces et son neveu et la manière avec laquelle Emily, enfant déjà rebelle, aurait pris sa sœur cadette sous son aile : 

« Peu importait l'agitation du temps, elles étaient toujours plus heureuses dehors que recluses à l'intérieur. En hiver comme en été, à toutes les heures possibles du jour entre les leçons, elles étiraient leurs jeunes membres de poulains pour aller s'ébattre dans la lande (…) Emily et Anne se ressemblaient trop par le tempérament, la chaleur humaine, la passion et l'enthousiasme pour que [Elizabeth Branwell] l'influence de quiconque soit en mesure de rivaliser avec celle d'Emily sur la petite Anne. » 

Sauf qu'il n'existe aucun document sur les relations d'Elizabeth Branwell avec Anne, ni sur la personnalité qu'Emily présentait enfant, ni non plus à quels moments les deux sœurs se baladaient dans la lande, si elles le faisaient seules ou en compagnie de Charlotte et de Branwell, etc. 

Et ainsi de beaucoup d'autres choses de la vie d'Anne, notamment le « coup de foudre » qui l'aurait frappée à la vue de William Weightman quand ce jeune homme, charmant selon les témoignages, vint s'établir à Haworth comme vicaire du pasteur Brontë – la maladie l'emportera quelques années plus tard. 

Sur ce point, il me semble que l'on peut discerner l’influence malheureuse du manque de circonspection de Winifred Gérin dans The Brontës of Haworth au début des années 70. On y voit Anne Brontë accomplir son dernier tour sur la plage de Scarborough dans une charrette tirée par un âne selon le récit fait par sa sœur Charlotte, ce qui est émouvant (même si, personnellement, je n’aime pas ces entreprises). Mais quand Anne Brontë contemple la mer et que le visage de William Weightman apparaît en filigrane dans le ciel selon (vraisemblablement) les visions de Winifred Gérin, je trouve cela quelque peu indélicat et stupide. 

On doit sans doute rendre justice à Winifred Gérin d’avoir aidé à la progression d'Anne Brontë sur le chemin de la reconnaissance. Ses opinions ne sont pas toutes à dédaigner, mais il est des plus regrettables qu’elle en ait fait des vérités assénées avec trop de passion. 

7 mars 2013 

Winifred Gérin : Anne Brontë, Thomas Nelson & Co., Londres, 1959.

The Captive Dove

            Poor restless dove, I pity thee;
               And when I hear thy plaintive moan,
            I mourn for thy captivity,
               And in thy woes forget my own.

            To see thee stand prepared to fly,
                And flap those useless wings of thine,
            And gaze into the distant sky,
                Would melt a harder heart than mine.

            In vain – in vain ! Thou canst not rise :
                Thy prison roof confines thee there;
            Its slender wires delude thine eyes,
                And quench thy longings with despair.

            Oh, thou wert made to wander free
                 In sunny mead and shady grove,
            And far beyond the rolling sea,
                 In distant climes, at will to rove !

            Yet, hadst thou but one gentle mate
                 Thy little drooping heart to cheer,
            And share with thee thy captive state,
                 Thou couldst be happy even there.

            Yes, even there, if, listening by,
                  One faithful dear companion stood;
            While gazing on her full bright eye,
                  Thou mightst forget thy native wood.

            But thou, poor solitary dove,
                 Must make, unheard, thy joyless moan;
            The heart that Nature formed to love
                  Must pine, neglected, and alone.

                                                                                 Anne Brontë

24 avril 2013

“If finite power can do this, what is the…”

Quelques images de la gracieuse cathédrale de York qui inspira ces paroles interrompues à Anne Brontë, alors que, gravement malade, elle n'avait plus que quelques jours à vivre.







29 mai 2013
(Crédit photo : Jean Ange)

Poke

Agnès Grey, que nous évoquerons aujourd’hui, a été publié au mois de décembre 1847 de manière conjointe aux Hauts de Hurlevent dans une même édition en trois volumes, format coutumier des œuvres destinées aux « circulating libraries » (bibliothèques commerciales de prêts) de l'époque. Jane Eyre les avait précédés quelques semaines auparavant en octobre. Par crainte des préjugés contre les femmes, les trois sœurs se dissimulèrent derrière des pseudonymes masculins : Acton (Anne), Ellis (Emily) et Currer (Charlotte) Bell. 

Tandis que, après l'échec d’un premier recueil commun de poèmes en 1846, le roman de Charlotte remporta un succès prodigieux, ceux d'Emily et d'Anne ne suscitèrent guère l'enthousiasme. Et quand Les Hauts de Hurlevent devait avant la fin du siècle être reconnue comme une production de génie, une réputation de bleuette naïve resta attachée à Agnès Grey jusqu'à il y a peu de temps. 

Agnès Grey se présente comme le récit autobiographique d’une jeune fille originaire d'un village reculé du nord de l'Angleterre où son père occupe une cure modeste de pasteur. Elle est particulièrement chouchoutée dès sa naissance. Son existence avec celle de sa famille simple et chaleureuse s'écoule paisiblement jusqu'au jour où un investissement malheureux du père amène la gêne. Cette nouvelle situation ne cause pas toutefois de chagrin à Agnès Grey qui y voit une chance pour elle de s'affirmer et de découvrir le monde. Elle décide de la sorte de devenir gouvernante contre l'avis de son entourage non sans raison. Si la jeune fille éprouve la plus grande confiance en elle pour donner des leçons profitables aux autres, c’est elle qui en recevra d'amères sur la société et la vie... 

Puisant dans les souvenirs de sa propre carrière, Anne Brontë fut d'abord animée avec Agnès Grey par le désir de contribuer au débat public de son époque au sujet d'un statut bancal qui faisaient des gouvernantes ni des domestiques ni non plus des égales de leurs employeurs. 

À cet égard, on peut considérer Agnès Grey comme le premier roman à traiter de la question de façon réaliste, pour ne pas dire naturaliste, ce qui peut perturber du reste encore certains lecteurs, ou plutôt lectrices qui, après avoir dévoré Jane Eyre ou Orgueil et préjugés, espèrent y trouver de quoi satisfaire leur goût de la romance. 

La parole d'Anne Brontë se révèle en effet sans fard sur la société victorienne et son régime de domination hypocrite qui s'exerce aussi bien sur les classes inférieures que sur les femmes en général. Anne Brontë met en scène cette domination d'abord à travers la figure d'un petit garçon tyrannique à qui l'on passe tout, Master Tom, puis à travers celle qu’Agnès Grey plaint ou blâme selon les circonstances, la frivole Rosalie Murray courant après un mariage fortuné. Anne Brontë montre que la famille elle-même de son héroïne, malgré l'amour et le respect entre ses membres, n'échappe pas à l'influence perverse de l'ordre patriarcal régnant. 

Mais Agnès Grey est un roman qui va au-delà de la critique sociale. Il constitue aussi une fable morale non dénuée de poésie sur une jeune fille qui, tel un oisillon quittant un nid douillet, cherche à trouver une place dans la société qui soit en accord avec sa piété et sa bonté. 

Le récit de l'héroïne d'Anne Brontë s'inscrit dans une double dynamique où réalisme et allégorie s'épousent subtilement, le second recouvrant comme en filigrane le premier qui ne perd pas de la sorte sa charge propre. On peut remarquer comment la découverte du monde et de la vie que fait Agnès Grey passe par une succession de cadres à chaque fois un peu plus larges : d'abord, un foyer familial retiré dans les montagnes, puis une demeure bourgeoise, puis un domaine seigneurial et le village qui en dépend, enfin une petite ville en bord de mer. À chacune de ses étapes, les expériences et les épreuves personnelles d'Agnès Grey se complexifient, notamment en matière sentimentale quand elle rencontre le brave vicaire Edward Weston. À l'origine une enfant couvée, elle devient ainsi peu à peu une femme affirmant son désir d'autonomie sociale et de paix spirituelle. 

On peut supposer qu'Anne Brontë envisagea son propre vécu à la façon d'une pèlerine studieuse passant, les uns après les autres, des classes, des échelons existentiels. 

Quoiqu'il en soit, au style clair et fluide assez remarquable, Agnès Grey m'a tant captivé pour ma part que, quelques instants après l'avoir refermé, j'ai ressenti un léger dégagement au cœur qui m’a troublé. En méditant sur un effet si étrange, j’ai cru mesurer à quel point l’on avait eu tort de l'avoir sous-estimé comme on l’a fait. 

Dessin d'Anne Brontë 

Agnès Grey se démarque assurément de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent, il délivre moins de sensations fortes. Toutefois, on pourrait dire que c'est bien une sœur Brontë qui l'a écrit si on songe que Charlotte et Emily ont également fait de la maîtrise des passions un thème central, chacune dans un style différent, flamboyant pour Charlotte, sombre pour Emily, limpide pour Anne. De la sorte, en lisant Agnès Grey pour lui-même, sans rien en attendre, lui demander, vous en serez peut-être récompensé comme moi par un doux tapotement intérieur. 

24 juillet 2013

“I shouldn’t have come”

Cherchez l’intrus 

“A classic tale of romance and mystery.” 

Ainsi est présentée La Locataire de Wildfell Hall, le second roman d'Anne Brontë, paru en 1848, sur la jaquette de l'édition DVD de son adaptation produite par la BBC en 1996. 

Et si figure également l'avertissement « non recommandé aux moins de 15 ans », ce n'est pas parce que La Locataire de Wildfell Hall constitue (avant tout) une œuvre sociale et morale destinée à un public doté d'un esprit mature, mais parce que, je suppose, il aurait été a bit too much d'inscrire : 

“A classic tale of sex and violence.” 

Et alors qu'il aurait été assurément moins vendeur d'être plus précis en inscrivant : 

“A classic tale about domestic violence.” 

Sans doute s'est-il révélé un bon compromis d'inscrire : 

“A classic tale of romance and mystery.” 

Et certes La Locataire de Wildfell Hall repose d'abord sur un mystère : l'installation dans une demeure vétuste et isolée d’une jeune femme, Helen Graham, en compagnie de son fils Arthur et de leur servante Rachel. 

Gilbert Markham, propriétaire fermier, raconte comment il tombe amoureux de cette femme sans fortune (elle doit peindre des tableaux pour subsister) et farouche, en particulier quand il s'agit de son enfant. 

Nouvelle venue au sein d'une communauté rurale dont elle se tient à l'écart, Helen Graham devient une source de distraction et de soupçon à la fois. Les commérages vont bon train à son sujet et l'on ne se prive pas de tenter de s'immiscer dans sa vie. 

Gilbert Markham lui-même force la relation avec Helen Graham dont il s'éprend de plus en plus au fil de leurs rencontres. Maladroit et impulsif, il ne manque toutefois ni de bonté ni d'ouverture d'esprit de sorte qu'Helen, sans se départir de sa défiance, finit par s'attacher à lui. 

Agacé par la réserve d'Helen, Gilbert suppose alors que des obstacles secrets empêchent la jeune femme de manifester ses sentiments. Confiant pour sa part dans la force des siens, il voudrait la convaincre de lui révéler la vérité sans avoir conscience malheureusement que l'impétuosité qu'il a témoignée jusqu'à présent constitue par elle-même une difficulté. 

Quand certains événements l'amènent à croire qu’Helen s'amuse en fait de lui, il réagit ainsi avec une telle violence qu'Helen n’a d’autres ressources, pour clarifier la situation, que de lui remettre son journal où il pourra découvrir tranquillement tout de son terrible destin : celui d’une épouse ayant fui un mari dépravé… 

Anne Brontë entendait dénoncer à travers La Locataire de Wildfell Hall les ravages de l'alcoolisme et la brutalité des hommes à l'égard des femmes à une époque où celles-ci étaient même privées de tout droit sur leurs enfants. 

À l'image d'Agnès Grey, Anne Brontë offre une vision sans vernis de la société britannique au XIXe siècle. Pour reprendre Josephine McDonagh dans son introduction chez OUP (2008), c'est à la façon d'une clinicienne, sûre de sa science et de ce qui est sain, qu'Anne Brontë ausculte les dérèglements profonds de cette société et leurs effets dommageables sur chacun, y compris un homme au bon fond comme Gilbert Markham qui voudrait être un chevalier blanc au secours de la veuve et de l'orphelin alors qu'il fait face à une femme qui ne peut divorcer. 

Médecin généraliste des êtres, Anne Brontë ne se soucie pas que des corps et des esprits, mais aussi de ce qui en recueille les mouvements : l'âme, à soumettre au regard céleste une fois la mort venue. 

La religion occupe une place centrale dans La Locataire de Wildfell Hall, Anne Brontë y affirmant sa foi en un Dieu d'amour et de pardon contre les doctrines de la prédestination qui l'avaient tourmentée elle-même pendant longtemps. 


Comme cela n’en a pas l’air, le sujet de cet article n’est pas le roman d’Anne Brontë, mais son adaptation de 1996. Si la partie consacrée (et s’il y en a une en fait) à présenter le premier est aussi longue, c’est qu’il n’y a pas, hélas, autant à retirer de la seconde. 

Vraisemblablement, c'est au succès exceptionnel l'année précédente de l'adaptation d'Orgueil et préjugés de Jane Austen que l'on a dû celle de La Locataire de Wildfell Hall et de nombreux classiques britanniques. 

En ce qui concerne le roman d'Anne Brontë, il est malheureusement manifeste dès les premières minutes que l'on a voulu résoudre une quadrature du cercle : d'un côté, rendre hommage à une œuvre dérangeante dénuée de romantisme, de l'autre donner son content de bals et de costumes à un public d’impénitentes midinettes. 

(En fait, on pourrait longtemps gloser sur ce que j'ai appelé « la machine trans-substantionnelle » avec laquelle les Anglo-saxons en sont venus à faire de toute production culturelle de la pâtisserie industrielle pseudo-démocratique.) 

Malgré les trois épisodes d'une heure dont elle est composée, cette mise en image de La Locataire de Wildfell Hall ne s'embarrasse ni de fidélité à l'intrigue (elle commence avec la fuite d'Helen) ni des personnages secondaires (elle se focalise sur la relation triangulaire entre Helen, Arthur et Gilbert) ni à plus forte raison des détails : ainsi, après la scène initiale de sa fuite, voit-on Helen s’installer dans son nouveau domicile en devant tout arranger elle-même avec sa servante (que de poussières soulevées dans l'intention peut-être d'apitoyer la ménagère britannique) alors que, dans le roman, on s’en est chargé avant son arrivée. 

L’adaptation se hâte ensuite de nous montrer Helen peignant en plein air sans se rendre compte que son fils joue à l’écureuil sur les branches d'un arbre, et joue mal ce rôle comme une chute au sol le menace. Heureusement, Gilbert Markham tombe à pic pour le secourir – ce dont Helen lui sera à peine reconnaissante. Au contraire, de voir son fils dans les bras de Gilbert fait surgir dans son esprit le souvenir d’hommes éméchés se le passant à la ronde avec brutalité. Il faudra de la sorte une autre scène de péril pour qu'Helen réalise que Gilbert peut élever convenablement son enfant – scène inventée pour ne pas faire trop languir, je suppose, certaines spectatrices par le long récit d'une relation pleine de tensions. 

En attendant, après sa première rencontre avec Gilbert, c'est avec retard (peut-être à cause de la lessive à finir) que l'on assiste à l'arrivée d'Helen pour le service dominical du village au cours duquel le pasteur, manquant de tout sauf de satisfaction de lui-même, est croqué du moins dans un style brontëen orthodoxe. 

Une fois la messe achevée, la piété qui habite l'héroïne d'Anne Brontë est illustrée en la faisant aller s'agenouiller avec son fils devant la croix. Toutefois, comme si l'on avait voulu ne pas s'appesantir sur ce trait, la jeune femme commence à peine ses prières qu'elle s'interrompt pour caresser les cheveux de sa progéniture avant finalement de décider de remettre tout de bon ses dévotions au prochain dimanche comme elle s'avise qu'un homme mystérieux est en train de la scruter de dehors à travers une grille... 

Ce dernier va se révéler être Lawrence, le propriétaire de Wildfell Hall après une scène étrange et irréelle qui voit Helen, à sa sortie de l'église, devoir se frayer son chemin à travers la masse des autres fidèles s'agglutinant autour d'elle dans des mouvements circulaires et brutaux de la caméra. 

Voici comment l'adaptation de La Locataire de Wildfell Hall par la BBC délivre ses données dans un assemblage malhabile de raccourcis, d'expédients et d'innovations qui auront pour résultat de transformer le roman de mœurs subtil d'Anne Brontë en un mélodrame sirupeux de consommation courante. 

Ainsi, comme je l'ai déjà évoqué, les personnages secondaires, à travers lesquels Anne Brontë enrichit son propos sur la violence et la dissipation, sont complètement négligés dans l'adaptation malgré ses trois heures de durée. 

Tout y est centré sur Helen, Gilbert et Arthur. Lord Lowborough et ses longs efforts pour surmonter sa passion du jeu et de l'alcool ? Il est réduit à apparaître fugacement comme le toutou de son épouse (et maîtresse d'Arthur), Annabella. Millicent Hargrave, jeune femme effacée au mariage également difficile ? Idem, elle n’apparaît qu'à l'occasion de deux ou trois brèves scènes larmoyantes. Fergus, le frère de Gilbert à qui Anne Brontë donne le rôle d'un bouffon du roi franc et cinglant ? Je crois qu'il ne lui est même pas réservé une seule réplique, etc. 

À l'inverse, pour en venir aux vedettes, on n'a pas hésité à en rajouter avec Arthur Huntingdon. En fait, s'il suscite dans le roman un certain malaise chez Helen dès le début de leur relation, il n'en est pas de même à l'écran où il est représenté comme un fiancé plutôt sympathique et charmant. Toutefois, ce sera ensuite pour mieux le faire se déchaîner dans des scènes outrancières fabriquées à nouveau de toutes pièces. Ainsi de celle où il besogne Annabella contre une porte sous les yeux choqués de son épouse, dissimulée, avant d'aller rejoindre celle-ci pour la battre et vouloir la violer.... 

De son côté, l'Helen de la BBC est bien fade en comparaison de l'Helen d'Anne Brontë. Sans s'attarder sur le jeu raide de l'actrice, on peut déplorer le choix de placer au rang d'accessoire le caractère pieux et moral du personnage, caractère qui, tout au long de la série, n'est jamais guère que signifié au moyen, par exemple, de gros plans sur sa croix portée en pendentif. Il n'y a sans doute pas de quoi être surpris dans ces conditions de voir la jeune femme céder à la tentation d'embrasser fougueusement Gilbert dès le premier épisode de l'adaptation quand ils ne se font même pas une seule bise dans les quatre cents pages du roman ! 

Il est vrai que le Gilbert dans les bras duquel tombe cette Helen quelque peu délurée est le modèle du parfait gentleman farmer d’harlequinade britannique, un peu rustre et bourru certes, mais juste ce qu'il faut pour faire rêver de redresser son col de chemise avant qu'il ne parte promener le chien dans la lande. Or, dans le roman, pour brave homme qu'il soit, Anne Brontë souligne de façon perturbante la violence tapie chez Gilbert. 

Et à tordre et à retordre dans tous les sens La Locataire de Wildfell Hall, ce Gilbert n’est pas non plus celui qui lit le journal d’Helen à l'intérieur d'une diligence dans laquelle il est monté pour se rendre au domicile conjugal de celle qui y est revenue pour soigner un mari maintenant malade et abandonné de quasiment tous. 

Non, car Gilbert, dans le roman, poursuit et achève sa lecture dans sa chambre de célibataire sous le toit familial – il ne surgit pas chez les Huntingdon sous les yeux interrogateurs d'un rival occupé tranquillement pour une fois à jardiner, il ne grimpe pas quatre à quatre les marches du perron dans l'intention de convaincre Helen de repartir avec lui au nom du « droit au bonheur », il n'entend pas alors la jeune femme répondre laconiquement qu'elle préfère le devoir de sorte qu'il n'a pas, pour finir, de quoi soupirer stupidement : 

“I shouldn’t have come...” 

Sans doute pas Gilbert si vous n'aviez pas envie de faire de La Locataire de Wildfell Hall une farce. En fait, cet épisode n'est pas le seul dans cette adaptation qui peut provoquer l'esclaffement. Pour s'aviser des différences, il faut certes d'abord connaître l'œuvre originale, mais, si on aime les films comiques, pourquoi ne pas s'y tenir ? 

6 novembre 2013

Les derniers jours d'Anne Brontë

Particulièrement pieuse, Anne Brontë connut tout au long de sa vie le doute et l'angoisse engendrés par la doctrine calviniste de la prédestination (selon laquelle Dieu a désigné d'avance les âmes élues et les âmes maudites). 

Ses romans comme ses poèmes portent la marque de ses tourments et de ses efforts pour les surmonter. Dans La Locataire de Wildfell Hall, elle devait ainsi finir par affirmer sa foi dans un Dieu bienveillant et charitable à l'égard de toutes ses créatures sans exception. 

Elle l'affirmera aussi dans sa manière d'affronter l'approche de sa mort à la fleur de l'âge comme Ellen Nussey le relata dans un récit qu'Elizabeth Gaskell intégra à sa célèbre biographie de l'aînée des Brontë parue en 1857. 

Ce récit des derniers jours d'Anne Brontë constitue un des rares documents, sinon le seul, qui offre d'elle un témoignage direct (sans voile littéraire si on considère qu'Anne se représenta dans le personnage d'Agnès Grey). C'est pourquoi j'ai eu le désir de le traduire (modestement à nouveau ) pour ce carnet : 

« Elle laissa derrière elle son foyer le 24 mai 1849 – elle décéda le 28 mai [à 29 ans]. Sa vie fut calme, discrète, spirituelle : ainsi fut sa fin. Au cours des épreuves et des fatigues du voyage [entrepris avec sa sœur Charlotte Brontë et Ellen Nussey pour la station balnéaire de Scarborough en mer du Nord], elle manifesta le courage et la force d’une martyre. Être dépendante des autres lui était beaucoup plus pénible que les douleurs terribles et lancinantes qu’elle devait subir. 

York fut notre première étape. Là notre chère invalide reprit tant de vigueur, fut si gaie et si heureuse que cela nous réconforta et nous donna l'espoir d'une amélioration temporaire grâce au changement qu’elle avait demandé avec instance, changement que ses amis pour leur part redoutaient. 

À sa requête, nous nous rendîmes à la Cathédrale. Celle-ci la subjugua de plaisir, non seulement en raison de sa masse gracieuse et impressionnante, mais aussi parce qu’elle lui inspira un sentiment bouleversant de toute-puissance. Alors qu’elle en contemplait la structure, elle dit : "Si un pouvoir fini peut accomplir cela, qu’est-ce que… ?" L’émotion interrompit sa phrase et nous nous hâtâmes de l’éloigner vers une scène moins excitante. 

La faiblesse de son corps était grande, mais sa gratitude pour tout bienfait l’était davantage. Par exemple, après avoir difficilement marché vers sa chambre, elle joignait ses mains et levait ses yeux en remerciements silencieux, et elle exécutait cela sans renoncer aux prières, car elle les faisait également, à genoux, avant de consentir à se reposer. 

Le 25, nous arrivâmes à Scarborough, notre chère invalide ayant tout le long voyage dirigé nos regards vers les perspectives remarquables offertes. 

Le 26, elle fit un tour en charrette sur la plage pendant une heure. De peur que le pauvre âne soit forcé par le conducteur à trotter plus vite que son cœur tendre le jugeait approprié, elle prit elle-même les rênes pour mener l’animal. Ensuite, quand son amie la rejoignit, elle était en train de recommander au petit maître de l’âne de bien traiter celui-ci. Elle avait toujours aimé les êtres muets, prête à sacrifier son propre bien-être pour le leur. 

Le dimanche, le 27, elle émit le souhait de se rendre à l’église. Ses yeux étaient brillants à l’idée de célébrer une fois de plus son Dieu parmi ses semblables. Nous estimâmes plus prudent de l’en dissuader. 

Elle marcha un peu dans l’après-midi. Trouvant un siège confortable et abrité près de la plage, elle nous pria de la laisser seule pour que nous profitions des alentours, nouveaux pour nous, mais familiers pour elle. Elle aimait l’endroit et désirait que nous partagions sa prédilection. 

La soirée s’acheva avec le plus splendide coucher de soleil jamais vu. Sur la falaise, le château se dressait dans la gloire, doré par les rayons de l’astre du jour déclinant. Les bateaux au loin étincelaient comme de l’or poli. Les petites embarcations près de la plage se balançaient sous le flux et le reflux des eaux, invitant des passagers. Le panorama était superbe au-delà de toute description. Anne fut traînée sur son fauteuil devant la fenêtre pour jouir du spectacle avec nous. Son visage s’éclaira à l’unisson de ce qu’elle pouvait contempler. Peu fut dit, car il était clair que la vue imposante la faisait songer à d’autres régions où la gloire ne s'éteint jamais. Elle se préoccupa à nouveau du service religieux et souhaita que nous la quittions pour nous joindre aux fidèles assemblés dans la Maison de Dieu. Nous refusâmes, insistant gentiment sur le devoir et le plaisir de rester avec elle, si chère à nous et si faible. Une fois réinstallée près du feu, elle discuta avec sa sœur de l’opportunité de retourner chez elles. Pour sa part, elle n’y tenait pas. Elle dit qu'elle craignait toutefois que les autres puissent souffrir davantage si son décès se produisait loin d’eux. Elle pensait probablement que le transport de sa dépouille au cours d’un long trajet était plus que sa sœur pourrait supporter – comme son père s'il voyait un troisième de ses enfants [après Branwell et Emily] prendre place au sein du caveau familial en l'espace seulement de neuf mois. 

La nuit passa sans progrès apparent de la maladie. Elle se leva à sept heures et exécuta, selon son souhait, la plus grande part de sa toilette. Sa sœur cédait toujours à de telles demandes. Pour elle, ne pas rappeler son invalidité à quelqu'un qui refuse de la reconnaître témoignait d'une prévenance supérieure. Rien d’alarmant ne se produisit jusqu’à onze heures quand elle nous annonça une sensation de changement. Elle croyait qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Pourrait-elle revenir à la maison vivante si nous nous préparions immédiatement à un départ ? On fit chercher un docteur. Elle s’adressa à lui avec un parfait sang-froid. Elle le pria de dire combien de temps il pensait qu’elle avait à vivre – sans redouter de lui dire la vérité, car elle n’avait pas peur de disparaître. Avec réticence le docteur admit que l’ange de la mort était déjà arrivé, et que la vie fuyait à grands pas. Elle le remercia de sa franchise, et il partit avec l’intention de revenir bientôt. Elle occupait toujours le fauteuil. Elle avait l’air si sereine, si confiante que cela diminuait le chagrin bien que toutes savions que la séparation était proche. Elle joignit ses mains et invoqua avec révérence une bénédiction du ciel, d’abord pour sa sœur, puis pour son amie à qui elle dit : "Soyez une sœur à ma place. Donnez à Charlotte autant de compagnie que vous le pourrez." Elle nous remercia ensuite chacune pour notre gentillesse et pour notre attention. 

Quelques instants après, la mort, impatiente, apparut, et elle fut portée jusqu’au sofa. Quand on lui demanda si elle se sentait mieux, elle regarda avec gratitude celle qui l’avait interrogée et elle dit : "Ce n’est pas VOUS qui pouvez me procurer du soulagement, mais bientôt tout sera bien, grâce aux mérites de notre Rédempteur. " Et puis, voyant que sa sœur contenait avec peine sa douleur : "Courage, Charlotte, courage." Sa foi ne vacilla jamais, de même que ses yeux, jusqu’aux environs de deux heures quand, calmement et sans un soupir, elle quitta le monde temporel pour le monde éternel. Ses derniers moments furent si tranquilles et si saints. Elle n’exprima pas un seul désir de soutien ou une pensée de crainte. Le docteur repassa deux ou trois fois. L’hôtesse savait que la mort rôdait, et pourtant la maison fut si peu dérangée par la présence de l’agonisante et par la douleur de celles l’ayant accompagnée, que l’on entendit l’annonce du dîner à travers la porte entrouverte alors même que la sœur survivante fermait les yeux de la défunte. Charlotte ne pouvait plus maintenant supporter la montée de chagrin et il éclata, brièvement, mais avec force. Charlotte avait cependant une autre personne près d’elle et elle y dirigea ses pensées, son soin et sa tendresse. Il y avait perte, mais il n’y avait pas solitude – la compassion était là et elle l’accepta. Dans le calme vint la considération du transport de la chère morte à son lieu de repos à Haworth. Cette triste tâche ne fut finalement jamais accomplie, car la sœur affligée décida de laisser les fleurs à l'endroit où elles étaient tombées. Elle croyait que cela serait en accord avec les souhaits de la défunte. Celle-ci n’avait pas exprimé de préférence. Elle ne se souciait pas de la question de la sépulture, destination du corps, mais de tout ce qui s’ouvrait au-delà d'elle. 

Ses restes reposent : 

"Où le soleil du sud réchauffe la terre maintenant chère | Où les flots de l’océan lavent et battent le rocher escarpé couvert de verdure." » 

Œuvre d'une personne elle aussi ardente dans sa foi, ce récit vibre d’une certaine emphase. Il n’en demeure pas moins que les derniers jours d’Anne Brontë ont de quoi faire impression. Ils montrent que la spiritualité (de même que la bonté) de celle-ci était profonde quelque opinion que l'on ait en la matière. Il est fort regrettable que l'on ait pris la modestie avec laquelle Anne Brontë se lança dans l'écriture pour de la médiocrité, d'autant que d'Agnès Grey à La Locataire de Wildfell Hall, elle gagna en ampleur de sujet en faisant toujours prévaloir l'esprit de vérité sur le désir de plaire – il serait temps, à mon sens, qu'on la vante pour cette attitude qui était particulièrement difficile à tenir à son époque. 

18 décembre 2013

« Voyons, voyons... »

Arrêt à la gare de Seamer. 

Une odeur fraîche et salée indique que Scarborough n’est plus loin. 

J’ai pris une nouvelle fois le Trans-Pennine-Express vers cette station balnéaire sur les côtes de la mer du Nord aussi bien que pour recueillir sur la tombe d'Anne Brontë que simplement me promener. 

Une fois le train arrivé, je me rends directement au cimetière de l’église Sainte-Marie qui se trouve sur une colline, un peu en contrebas du château juché au sommet. Depuis la plage du sud, une des murailles de ce dernier, courant sur une crête plate et s’arrêtant au bord d’une falaise escarpée, peut apparaître comme un profil découpé dans du papier. Cette vue n'est qu’un exemple du pittoresque offert par Scarborough et ses maisons en brique, ses établissements huppés du XIXe siècle, sa grande passerelle bleue, son petit Luna-park, etc. 

Séparée de l’Église Sainte-Marie par une voie descendant vers le port, la parcelle où repose Anne Brontë est composée de stèles grises plus ou moins de travers, celle d’Anne Brontë étant évidemment bien entretenue. Il se trouve même une ruine d’arche qui pourrait conférer une allure gothique à l’endroit, mais la pelouse verte et le charme de la ville tout autour inspirent plutôt la paix – à la différence du cimetière d'Haworth visibles des fenêtres du logis des sœurs Brontë. 

Anne Brontë est la seule des siens à ne pas être décédée à Haworth. Gravement malade, elle dut insister auprès de Charlotte pour voir une dernière fois une cité (dépeinte selon toute apparence comme la ville de A. où Agnès Grey finit son pèlerinage existentiel) qu'elle avait découverte lorsqu’elle avait été gouvernante de la famille Robinson. Peut-être força-t-elle un caractère d'ordinaire effacé comme à d'autres moments de sa vie, notamment pour convaincre de ses capacités à travailler ou, plus tard, pour se défendre des critiques à l'égard de La Locataire de Wildfell Hall

Nous l'avons déploré à plusieurs reprises, une image mièvre a longtemps été attachée à Anne Brontë et à son œuvre, souffrant aux yeux de beaucoup de la comparaison avec celle de ses sœurs. 

Certes, Anne Brontë a offert moins de passion déchaînée. Dans ses romans, point d'héroïne errante sur les chemins pour coucher à la belle étoile ou de fantôme tapant à la fenêtre. 

Heureusement, on a fini par apprécier leurs mérites propres et leur vérité à l'égard de la société victorienne et des êtres, Anne Brontë ne déparant pas à ce titre avec les grands auteurs réalistes de la littérature britannique. 

La spiritualité qui les traverse me semble aussi remarquable. Pour ma part, Agnès Grey m'a touché de façon unique dans son expression modeste et délicate de la foi. 

Je pourrais m'étendre à nouveau beaucoup au sujet d'Anne Brontë mais, pour ainsi dire, je dois m'en retourner maintenant à mon hôtel à Bradford. 

En fait, nous mettrons de cette façon un terme à notre exploration de l’œuvre et de la vie des sœurs Brontë. 

En posant ma main par curiosité sur Jane Eyre dans une bibliothèque de quartier à Saint-Étienne il y a de cela seulement deux ans, je ne pensais pas que j'allais être saisi d'une telle passion et me lancer dans une étude aussi prenante. Malgré mes limites certaines, j'espère avoir suscité l'intérêt pour des auteurs dont la popularité n'a pas toujours inspiré des productions heureuses en Angleterre comme en France. 

20 mars 2014